Poèmes modernes, par Pierre Mille

Misère de misère ! Nous sommes déjà le 28, et j'ai failli manquer de placer ici un texte du mois. Pour rester dans l'atmosphère du moment (voir les billets environnants), voici un texte publié dans le célèbre Chat noir par Pierre Mille. Un magnifique morceau d'humour, pour tous les amateurs d'analyse littéraire. Le texte est long, mais il vaut le détour.

Initialement publié dans Le chat noir, 10 mars 1887.


Notre grand poète Hayma Beyzar, chef de l'Ecole électro-suggestive, est sur le point de livrer à la publicité une série de poèmes destinés à un géraudélesque retentissement: le Chat-Noir, au prix des plus grands sacrifices, a obtenu communication des bonnes feuilles de cette oeuvre unique en son genre.
C'est, en la poétique et géniale instrumentation, la réalisation stupéfiante du rêve poursuivi jusqu'ici par la jeune Ecole : l'immensité de l'idée, en
l'indéfinie concentration de la forme.
Conspuant la vieillotte conception des antiques gâcheurs de rimes, amplification affadie d'un thème en outrées et déclamatoires redondances indigent, le génie himalayesque du jeune Maître ne demande qu'au choc d'un mot -un seul - d'une syllabe même, la fulgurante étincelle qui éveillera chez le lecteur le courant sympathique et isotherme à celui du poète, et l'entraînera à sa suite dans l'inifini insondable des vides hypersidéraux.
Voici le joyau, en sa gigantesque simplicité :

LES EXTASES
Poème monosyllabique
par

HAYMA BEYZAR
OH !!
Fin

Nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de paraphraser la pensée de l'auteur, limpide pour les initiés suffisamment.
Cependant, pour les quelques aveugles de l'autre côté du pont des Arts qui achèteraient ce numéro comme premier fascicule des Oeuvres complètes de M. Ohnet (le plus grand succès du siècle), nous nous faisons un devoir de souligner l'idée d'une glose timide et sommaire.
Dans le vocable générateur, ou mieux communicateur « oh ! », on re- marque qu'il convient de distinguer

La sonorité, ainsi que le grave bruissement des eaux des lacs, ou la mystérieuse harmonie des mondes, vague et voilée.

La couleur, violâtre et effacée, faisait songer aux horizons crépusculaires d'une mélancolique fin d'automne, ou, sous les primes attiédies d'avril, les parfums des grands bois.

L'odeur, affinée et délicate, comme de vanille subtilisée, — suaves senteurs de la vierge aux commençantes palpitations de son intimité charnelle émue.

L'articulation, douce, tendre, terminée par une quasi muette expiration signifiant palpitation ou presque ressaisi aveu, ravie adoration ; — ou forte, rude, avec finale râlante, exprimant la souffrance et réveillant la perturbation anhélante du pneumo-gastrique.

Les acceptions immédiates» : Prière, — Admiration, — Rêve, — Ivresse, — Elan, — Indifférence, — Doute, — Horripilation, — Souffrance, — Mépris, — Colère, — Reproche, — Horreur, — avec toutes leurs nuances.

Les acceptions homonymiques : Eaux, — Haut, — Os ; d'où envolement vers les cimes, les mers, les fortunes, — retour à l'origine squelettique des organismes.

Le sens hermétique ou symbolique ancien : « Ho.. », cryptogramme de l'homuncule ou microcosme — aperçu des mystères alchimiques et biologiques.

Le sens symbolique actuel ; « O», Ligne de Batignolles-Clichy-Odéon, lanternes rouges, idée apocalyptique de l'œil monstrueux des civilisations.

La notation chimique correspondante : «O », Oxygène, principe inéluctable de la vie organisée.

10° La notation algébrique "0", zéro, symbole du néant, simple neutralisation de l'Universel, qui y subsiste à l'état d'impérissable germe.

11° Toutes les notions inverses et anti-typiques qui se dégagent, par voie de contraste, des précédentes.

Si l'on analyse, disons-nous, l'ensemble des impressions virtuellement contenues dans le monosyllabe communicateur; — si l'on songe que de cette articulation naissent invinciblement, par un merveilleux procédé, par un mécanisme d'une admirable simplicité, des images, des sensations, des conceptions infiniment variées, d'une poésie tour à tour hiératique, macabre, tendre, voluptueuse, gourmande, hilare ou philosophique, d'une réalité d'autant plus intense que le sujet les a lui-même crées, sous l'effort d'assimilation terminologique ; — si l'on se rend compte qu'un mot suffit pour vous faire errer à travers les splendeurs d'un visible univers [...], on est contraint de proclamer qu'on se trouve ici en présence de la plus haute expression de la Poésie [...], qu'elle réalise enfin la condensation géniale et radieuse de l'UNIVERSEL.

Pour paraître prochainement, — Léon Vanier, éditeur :

Ah ! (Les ravissements), un vol. in-32 avec planches.
Eh ! (Les indignations), d° d°
Hi ! (Les Gaités), d° d°
Hue ! (Les Chevauchées) d° d°


Les italiques du texte ont été remplacés par des caractères gras.
(Texte publié aujourd'hui dans l'anthologie Poètes du chat Noir)

Image : Steinlen - Affiche Chat noir

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