Le sultan Misapouf, conte libertin.

Alors que je suis en pleine lecture des Diaboliques de Barbey d'Aurevilly et que je découvre avec délectation les premiers chapitres de Don Quichotte, je me suis laissée tenter par un tout petit conte qui me fit bien rire ...
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"Le conte que je vous envoie est si libre et si plein de choses qui ont toutes rapport aux idées les moins honnêtes, que je crois qu'il sera difficile de dire rien de nouveau dans ce genre. Du moins je l'espère ; j'ai cependant évité tous les mots qui pourraient blesser les oreilles modestes ; tout est voilé mais la gaze est si légère que les plus faibles vues ne perdront rien du tableau."


Ainsi parlait Voisenon dans le Discours préliminaire du conte intitulé Le Sultan Misapouf et la princesse Grisemine, publié en 1746. Cette oeuvre aussi courte que légère, je l'ai découverte dans cette anthologie ... En plein dans la mode du conte orientalisant, Voisenon, "ce cher abbé greluchon" selon les mots de Voltaire, livre un récit fantaisiste et décalé où les métamorphoses et les enchantements s'enchaînent, sans logique ni bon sens. Entre les manigances de la fée Ténébreuse, le voyage de Ziliman, son fils travesti, les inventions de la fée Transparente (qui crée une poudre faisant éternuer des esprits ...) et la malédiction qui pèse sur la princesse Ne vous y fiez pas, on ne sait plus toujours trop où donner de la tête. Fantaisiste, le conte de Voisenon est aussi grivois. Au point que Misapouf, ainsi que les autres contes de l'auteur furent, sur ordre de la police, mis à l'index en 1825 et qu'Octave Uzanne refusa de l'inclure dans son édition de contes, en 1878 "pour des raisons de dignité que l'on comprendra aisémment." La grande pruderie du XIXème siècle n'est plus à prouver, depuis longtemps ...

Il faut dire que Voisenon ne lésine pas sur les moyens et multiplie dans Misapouf les allusions grivoises. Celles-ci se trouvent naïvement dissimulées, et une part du plaisir de lecture tient au décryptage ... Il est question, dans le conte, d' "anneaux" et de "petits doigts" plus ou moins bien assortis, et des multiples essayages pour que chaque princesse trouve "petit doigt" à son "anneau" plutôt que chaussure à son pied. L'auteur décrit avec légèreté des situations aussi cocasses que scabreuses, arrachant régulièrement un sourire à son lecteur ... On ne peut pas dire que Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine soit un conte particulièrement profond ... Reste que les constats qui y sont opérés sur le mariage ne sont pas inintéressants. Par deux fois, le narrateur nous décrit, directement ou non, les essais infructueux de Misapouf auprès d'une princesse ensorcelée et le déroulement d'une nuit de noce. Par deux fois, les essais s'accompagnent des cris de douleur de la jeune fille, apparentant les tentatives du mari à une forme de viol. A un autre moment de sa narration, le sultan nous raconte sa visite du palais de la fée des Anneaux : "Les anneaux qui le garnissaient avaient chacun un coeur placé derrière eux. Souvent, je voyais un anneau disparaître et le coeur demeurer seul. [...] C'est, répondit [la fée] l'anneau d'une fille qu'on vient de marier ; il est vendu et livré, mais le coeur reste, parce qu'il n'y a qu'elle qui peut le donner."

Le conte de Voisenon n'est pas toujours sans maladresses, et il ne se caractérise pas par sa grande cohérence, mais il n'en est pas moins une œuvre plaisante, reflet de l'esprit de son temps. Le conte se déroule dans une atmosphère toute orientale, la mode étant aux contes orientaux depuis la parution des Mille et Une Nuits traduites par Galland en 1704. De plus, la transformation d'un personnage ... en meuble (Misapouf devient une baignoire !) est un procédé répandu depuis Crébillon qui l'utilise dans le Sopha en 1742 ... Il est intéressant, au final, de se pencher sur ce genre de petits écrits, parfaitement oubliés, bien moins brillants sans doute que les ouvrages que l'on nous donne à lire habituellement. Lecture enjouée et plaisante que ce conte libertin !

Je terminerai ce petit billet en citant les premiers mots de l'ouvrage qui ont l'avantage d'aiguiser la curiosité du lecteur, par le côté insolite de cette entrée en matière :


"
'Ah ! dit un jour en soupant le sultan Misapouf, je suis las de dépendre d'un cuisinier, tous ces râgouts-là sont manqués ; je faisais bien meilleure chère quand j'étais renard.
- Quoi, seigneur, vous avez été renard ! s'écria en tremblant la sultane Grisemine.
-Oui, madame, répondit le sultan.
- Hélas ! dit Grisemine en laissant échapper quelques larmes, ne serait-ce point votre Auguste Majesté qui, pendant que j'étais lapine, aurait mangé six lapereaux, mes enfants ?
"

Image : François Boucher - L'odalisque

2 billet(s):

Je me trompe peut-être, mais il me semble que, contrairement à ce que tu dis ici, le personnage de Ziliman n'est pas le fils de la Fée Ténébreuse (son fils, à elle, ne serait-ce pas plutôt le géant au nom improbable ?). Je crois que Ziliman est le fils de la Fée aux Bains et de son mari à l'extravagante protubérance nasale. Enfin, c'est un détail vraiment sans importance !

Mizapouf est en tout cas un petit texte vraiment surprenant et divertissant. J'ai eu un certain plaisir à le lire, et je ne cache pas que certains passages m'ont arraché quelques éclats de rire. C'est assez intéressant de découvrir ou de redécouvrir toute cette littérature légère et mondaine du XVIIIe siècle. Un véritable souffle de gaité, d'esprit et de lascivité parcourt la plupart des productions libertines, ce qui en fait un objet de distraction hautement roboratif.

dimanche, 08 février, 2009  

Non tu as raison, c'est une erreur. Je suis allée un peu vite en besogne, et hop ! L'erreur d'inattention.
xD !

lundi, 09 février, 2009  

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