Entre deux silences.


Je lis toujours. Mais je n'en parle plus beaucoup.
J'écris encore. Mais des écrits de fiction.
Je n'ai pas voulu annoncer des silences, peut-être aurai-je dû.
J'ai laissé des billets en suspens, pensant les terminer, sans jamais y réussir. Pour maintenant, je pense que je vais profiter des vacances qu'il me reste.
Sans dépoussiérer le lieu, pour l'instant.
Et à bientôt, j'espère.


Florilège érotique.

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Un si petit livre, si morcelé, si diversifié, ça ne se lit pas, ça se feuillette. Cela fait déjà quelques temps que j'ai parcouru les pages de cette "anthologie", et j'ai, pour écrire cette note, terminé ce petit recueil.


Plus qu'une anthologie, l'ouvrage proposé par Gilles Guilleron est un florilège. Nous sont proposés de nombreux et courts extraits - prose, dialogues, poèmes -, issus d'époques diverses (du Moyen-Age au début de notre siècle) qui traitent d'amour, chacun à leur façon. L'un des premiers avantages de ce petit livre, c'est sa diversité : les textes qui y sont regroupés touchent tous les genres, toutes les écoles, et des époques très différentes. Il s'agit bien sûr d'un choix, difficile, et si l'on pourra regretter peut-être certaines absences, on ne peut que souligner la volonté d'éclectisme. Et l'on passe, au fil des pages, au fil des textes, du plus classique, du plus connu (poésies de Rimbaud, fameux poème de Louise Labé pour ne citer que ces deux exemples) au plus inconnu (je suis parfois tombée sur des auteurs considérés comme secondaires, et dont je n'avais jamais entendu parler.)

Je ne m'attarderai pas sur le terme d'anthologie, peut-être mal choisi, et pouvant induire en erreur le lecteur, et passerai tout de suite aux interrogations que cet ouvrage a soulevé. Il me semble en effet que par sa sélection, un tel recueil pose la question du sens du mot "érotisme", ou encore celle de la distinction entre l'érotisme et la pornographie. Selon le Trésor de la Langue française, est érotique ce qui provoque le désir amoureux, ce qui traite de l'amour charnel et peut inciter à la volupté. Si l'on prend le mot en ce sens, le contenu de ce recueil pose, peut-être, problème. On me dira que c'est une question de subjectivité. Soit. Mais tous les textes, s'ils traitent d'un seul et même thème, ne le font pas d'une façon semblable et avec les mêmes buts. A la lecture de certains extraits, notamment quand on franchit les bornes du XXème siècle, on peut se dire, à la lecture, que ce n'est pas le désir que certains auteurs ont voulu évoquer. Parfois, ce sera le dégoût, parfois un sentiment amer, parfois le dessin désabusé de la violence humaine. En cela, n'est-ce pas trahir les significations de certains extraits, que de les sortir de leur contexte, et de les présenter comme des textes érotiques ? La question n'est pas simple.

Prenons comme exemple l'extrait de la Religieuse, de Diderot, qui nous est proposé dans ce recueil. Dans cet ouvrage, l'auteur se livre à une satire des couvents, avec une attention portée aux effets, physiques et psychologiques, de l'aliénation sur l'individu, tandis que la préface annexe amène toute une réflexion esthétique, sur le pouvoir de l'illusion. Le texte qui nous est proposé décrit, par l'intermédiaire de Suzanne, une scène amoureuse entre elle et la supérieure. Le texte, remarquablement écrit, méritait une place dans une anthologie du genre. Seulement, en le détachant de son contexte, en ne présentant pas ses spécificités, un tel choix risque de générer des contresens. Diderot, dans cette scène, reprend un topos de la littérature érotique de son temps : le motif de Sapho au couvent. Mais il le détourne : plus qu'une description purement érotique, Diderot énumère, par l'intermédiaire de son innocente héroïne, les symptômes cliniques d'une 'maladie' dont souffre la mère supérieure, victime, elle aussi, de l'enfermement forcé, succombant bientôt à la folie. Enfin, si le choix de ce texte semble légitime, la présentation qui en est faite risque de générer des contresens, et, surtout, empêche d'en comprendre l'enjeu et l'originalité du texte. Dans La Religieuse, Diderot ne se contente pas de reprendre tel quel un motif traditionnel du roman libertin pour écrire lui-même de la littérature érotique. La présentation du texte de Mirbeau pourrait susciter, en ce sens, la même remarque.

J'ai cependant conscience qu'il s'agit d'un ouvrage court et qu'il n'était pas possible de poser, à chaque fois, les spécificités du texte, dans un paragraphe. Cela me semble dommage, car si je lis des anthologies, c'est dans l'espoir de trouver des textes qui m'interpelleront et que j'aurai envie de lire, de parcourir ensuite. Cependant, je serais injuste en terminant sur cette réserve, car l'ouvrage est agréable à lire. Idéal à feuilleter, dans un instant de distraction, alors qu'on n'a pas le temps d'entamer une lecture suivie. Juste le temps de picorer quelques mots avant de s'éclipser ailleurs.

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Pour terminer, je vous proposerai à la lecture un texte de Flaubert (Mémoires d'un fou), que je ne connaissais pas, et qui m'a semblé très beau (bien sage, me direz-vous, par rapport à d'autres extraits, mais il fait partie de ceux qui m'ont vraiment interpelée) :

"Elle me regarda.
Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet ! comme elle était belle, cette femme ! je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil.

Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresse sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, - sa peau était ardente et comme veloutée avec de l'or ; elle était mince et fine, on voyait des veines d'azur serpenter sur cette gorge brune et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait sa lèvre supérieure et donnait à sa figure une expression mâle et énergique à faire pâlir les beautés blondes. On aurait pu lui reprocher tromp d'embonpoint ou plutôt un négligé artistique - aussi les femmes en général la trouvaient-elles de mauvais ton. Elle parlait lentement : c'était une voix modulée, musicale et douce. - Elle avait une robe fine de mousseline blanche qui laissait voir les contours moelleux de son bras.
Quand elle se leva pour partir, elle mit une capote blanche avec un seul noeud rose. Elle ne noua d'une main fine et potelée, une de ces mains dont on rêve longtemps et qu'on brûlerait de baisers.
Chaque matin, j'allais la voir se baigner ; je la contemplais de loin sous l'eau, j'enviais la vague molle et paisible qui battait sur ses flancs et couvrait d'écume sa poitrine haletante, je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient, je voyais son coeur battre, sa poitrine se gonfler ; je contemplais machinalement son pied se poser sur le sable, et mon regard restait fixé sur la trace de ses pas, et j'aurais pleuré presque en voyant le flot les effacer lentement.
Et puis quand elle revenait et qu'elle passait près de moi, que j'entendais l'eau tomber de ses habits et le frôlement de sa marche, mon coeur battait avec violence ; je baissais les yeux, le sang me montait à la tête. - J'étouffais. Je sentais ce corps de femme à moitié-nu passer près de moi avec le parfum de la vague. Sourd et aveugle, j'aurais deviné sa présence, car il y avait en moi quelque chose d'intime et de doux qui se noyait en extase et en gracieuses pensées, quand elle passait ainsi.
Je crois voir encore la plage où j'étais fixé sur le rivage ; je vois les vagues accourir de toutes parts, se briser, s'étendre ; je vois la plage festonnée d'écume ; j'entends le bruit des voix confuses des baigneurs parlant entre eux, j'entends le bruit de ses pas, j'entends son haleine quand elle passait près de moi.
J'étais immobile de stupeur comme si la Vénus fût descendue de son piédestal et s'était mise à marcher. C'est que, pour la première fois alors, je sentais mon coeur, je sentais quelque chose de mystique, d'étrange comme un sens nouveau. J'étais baigné de sentiments infinis, tendres ; j'étais bercé d'images vaporeuses, vagues ; j'étais plus grand et plus fier tout à la fois.
J'aimais."

Après une présentation d'ordre plus général, quelques pensées éparses sur les thèmes du roman. Né d'une réflexion sur l'écriture, Du côté de chez Swann est un ouvrage qui réfléchit sur le temps, la subjectivité, la littérature ... Autant de questions complexes - fondamentales ?- qu'il pose et examine, au fil du texte ...

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"Les Stalactites du passé, Reflets dans la patine, Les jours attardés, Visite du passé qui s’attarde, A la Recherche du temps perdu. "

Ébauches de titres et titre définitif qui évoquent tous ce grand thème qui est celui de tout le roman : le temps qui passe. Cela se ressent à la lecture tout d’abord : Proust est un auteur qui demande du temps et de la concentration. Sa période, si elle est loin d’être indigeste, appelle toute l’attention du lecteur et j’ai eu l’impression, alors que je tournais les pages du premier volume, de m’embarquer pour un voyage au long cours. Point d’action et de péripéties irréfléchies au demeurant. Le narrateur nous décrit longuement ses rêveries et les images qui lui reviennent, s’attardant sur nombre de détails qui pourraient paraître insignifiants mais acquièrent bien vite une tout autre valeur, plus générale, plus symbolique. Le livre peint au final comme un voyage intérieur, loin d’une succession chronologique fixe, « notre vie étant si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours ». Au temps perdu, à l’oubli du passé s’oppose le temps recouvré, le souvenir réapparu, tout d’abord maladroitement convoqué par la mémoire volontaire avant de surgir inopinément à partir d’une sensation. L’expérience de la madeleine étant un de ces épisodes permettant de ressusciter le temps passé. Temps qui passe, temps qui s’écoule, temps qui nous échappe. Du côté de chez Swann se clôt sur un constat pessimiste : le héros retourne aux Bois où paradaient les élégantes, mais ne parvient pas à retrouver les sensations qu’il y avait, enfant. C’est que la mémoire est, en grande part, reconstruction, et qu’il y a parfois un décalage énorme entre la réalité et l’image que l’on en a gardé. Ainsi, Proust signe également un roman de la subjectivité. Cela se voit notamment dans Un amour de Swann où la passion de Charles Swann pour Odette de Crécy, femme qui n’est vraiment pas son genre, est minutieusement analysée. Son amour tient finalement beaucoup plus aux comparaisons, aux correspondances qu’il s’est trouvé qu’à la personnalité réelle de la jeune femme. La petite phrase d’une sonate, une légère ressemblance avec une figure de Botticelli : voilà le fondement de l’amour de Swann. Le personnage a une perception toute personnelle de la réalité : si la « petite phrase » de la Sonate de Vinteuil bouleverse Swann, il remarque lors d’une soirée mondaine qu’il n’en est rien pour les autres auditeurs.
Du côté de chez Swann est donc un roman qui ouvre une réflexion sur notre rapport au monde et au temps. Et, osons le dire, entre les lignes et derrière un style particulièrement soigné, le roman a une dimension philosophique.

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« Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. »


Du côté de chez Swann a été nourri de longues réflexions sur la lecture et l’écriture. L'ouvrage apparaît tout d'abord comme une réfutation par l’exemple de certaines théories littéraires de la fin du XIXème siècle. De nombreuses études génétiques ont montré ce que le roman devait au projet de Proust d’écrire contre Sainte-Beuve. Proust s’oppose en effet à l’idée qu’il faille juger une œuvre littéraire en se basant sur la biographie de l’auteur. Le personnage de Vinteuil se pose alors comme un contre-exemple : cet homme, qui apparaît dans tous ses ridicules dans Combray est l’auteur de la sublime sonate qu’entend Swann dans la deuxième partie. Swann en vient à se demander s’il s’agit bien du même Vinteuil, cette « bonne bête » ne pouvant être l’auteur d’une telle merveille. L’idée est ridiculisée également par l’intermédiaire d’Odette. La jeune femme, qui ne se caractérise pas par son intelligence, demande à Swann, alors en plein rédaction d’un essai sur Vermeer si ce dernier « avait souffert par une femme, si c’était une femme qui l’avait inspiré », se désintéressant du peintre dès lors qu’on lui donne une réponse négative.
La Recherche du temps perdu, c’est aussi l’histoire de la naissance d’une vocation. Le narrateur, dans ce premier livre, est confronté à des sommes d’impressions confuses qu’il n’est pas encore capable de comprendre et de retranscrire. Les promenades du côté de chez Swann et du côté de Guermantes apparaissent comme les révélateurs d’un échec. L'enfant est émerveillé par le spectacle de la nature, muet devant les beautés des environs de Combray, mais ne sait encore ni transformer ni raffiner ses sentiments. Parallèlement, l’image de ces promenades est perpétué par l’écriture, et l’on apprendra à la fin de la Recherche que ce que nous avons lu est finalement l’œuvre de ce narrateur qui aura appris, au fil des années, à retrouver le souvenir et à traduire la richesse des sensations : La Recherche est aussi le roman du roman en train de se faire.
Il s’agit au final d’une œuvre de maturité, écrite alors que Proust s’était déjà essayé aux pastiches, avait déjà réfléchi à la pratique littéraire, et au rapport aux maîtres. C’est de cette réflexion qu’est né cet ouvrage particulier et nouveau. Dans sa correspondance, Marcel Proust déclare d’ailleurs : «Le tout était surtout pour moi affaire d’hygiène : il faut se purger du vice si naturel d’idolâtrie et d’imitation. Et au lieu de faire sournoisement du Michelet ou du Goncourt en signant (ici les noms de tels ou tels de nos contemporains les plus aimables), d’en faire ouvertement sous forme de pastiches, pour redescendre à n’être plus que Marcel Proust quand j’écris mes romans. » La recherche du temps perdu, roman sur la littérature, né de la critique littéraire, apparaît alors comme le roman de quelqu’un qui a appris à lire et à appréhender les textes.

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Images :
1. Monet. Sentier dans les coquelicots, île Saint-Martin
2. Monet. Nymphéas

"Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir."



Proust faisait partie de ces quelques monstres sacrés que je n'osais encore approcher. Une première tentative de lecture, il y a quelques années, puis le silence. J'ai voulu retenter l'expérience cet été, en ce début de vacances, et j'ai ouvert Du côté de chez Swann, premier tome de La Recherche du temps perdu.

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Publié une première fois en 1913,
Du côté de chez Swann a un léger goût d'inachevé. Proust avait dû tronquer son roman pour des exigences éditoriales, et une bonne part de ce qui devait constituer Swann se retrouve finalement dans le tome suivant de la Recherche (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Ce premier volume, qui traite notamment des premiers phénomènes de mémoire involontaire et de la résurgence du souvenir, s'est souvent vu reprocher son apparente désorganisation. On sent cependant qu'on nous mène quelque part : ces longues évocations, ces suites de souvenirs n'ont pas été écrites au fil de la plume. Il y a bien une structure, une construction, que l'on ne repère pas précisément, mais que l'on devine. Il y a un plaisir à se laisser mener, les yeux entrouverts, par la prose de l’auteur. Quand bien même l’on ne saurait exactement où. D’une métaphore à l’autre, d’un souvenir à l’autre, Proust nous convie à une lecture particulière. Exigeante, peut-être, mais surtout très enrichissante.

Du côté de chez Swann
est divisé en trois parties, relativement inégales : dans Combray s'élève la voix d'un narrateur insomniaque qui, à partir d’une rêverie sur les chambres qu'il a occupées, revoit, dans le flou du souvenir, la propriété de Combray où, enfant, il passait parfois l'été. Ce ne sont pourtant que des impressions confuses, et c’est suite au célèbre épisode de la madeleine que Combray pourra ressusciter à la mémoire, une première fois. La deuxième partie se passe à une époque antérieure aux évènements de Combray et conte l'amour de Swann, voisin de la famille du narrateur, pour Odette de Crécy. Sorte de roman dans le roman, ce récit nous montre le caractère subjectif de la passion du personnage, l'élaboration d'un sentiment, tout extérieur à la personne qui semble en être l'objet. Enfin, la dernière partie s'ouvre sur une nouvelle rêverie du narrateur, qui jongle poétiquement avec les sonorités des noms de ville, avant de livrer les premiers pas de son amour pour Gilberte Swann.

Parler de Proust me semble relever de la gageüre. Si j’ai parfois pensé faire des notes en plusieurs parties, histoire d’organiser un peu mes impressions, j’y ai jusqu’ici renoncé. Ce ne sera pas le cas pour
Du côté de chez Swann. De ce roman, il y a beaucoup de choses à dire, et je me suis rendue compte qu’en essayant de trop concentrer, je risquais de rendre les choses trop abstraites, et de livrer une note plus qu’indigeste. Je parlerai un peu plus tard des différents thèmes développés dans ce roman, des différents aspects qui ont pu retenir mon attention. Je commencerai par le plus simple, et aussi le plus personnel : mon ressenti. Je pense que vous pourrez tous deviner que j’ai aimé ce roman. Si ça n’avait pas été le cas, prendre le temps de faire un article en plusieurs morceaux, d’organiser ma pensée, de faire quelques lectures critiques aurait relevé du masochisme. Si ça n’avait pas été le cas, je n’aurais pas laissé en plan les autres lectures pour m’y consacrer entièrement - lectures que je compte reprendre bientôt. Il faut dire que Du côté de chez Swann a quelque chose de très particulier et de très fort. Une lecture dont on ne sort pas indemne, riche d’un point de vue littéraire, poétique et philosophique à la fois. Ce n’est certes pas une lecture facile : il faut s’adapter au style (par ailleurs remarquable) et, surtout, savoir prendre son temps. J’ai découvert ce livre par petites tranches, et la lecture avait parfois quelque chose d’étourdissant. C’est un effort que je ne regrette vraiment pas : c’est à un voyage, personnel, initiatique, que nous convie Proust. Je vous laisse pour l’heure sur quelques mots de l’auteur, avec un extrait du tome qui clôt La recherche du temps perdu : Le temps retrouvé.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même. ) »

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Image :
grendblund on Deviantart

Note digressive.

Je termine à peine Combray, première partie du premier tome de la Recherche du temps perdu, de Proust. Mon silence s'est étiré sur plus de temps que je ne pensais. J'ai multiplié les relectures, les révisions-dernière-minute pour les examens, prenant assez peu le temps de continuer à lire pour moi. J'aurais pu essayer de faire des petites notes sur les ouvrages lus dans le cadre des cours et qui m'avaient plus ou moins plu, mais après avoir noirci des pages et des pages dessus durant des dissertations, l'envie m'a, bizarrement, manqué. A présent, ma liberté recouvrée, j'ai ouvert divers livres sans pouvoir me décider. J'ai Lulu de Champsaur en cours, mais je l'ai relativement délaissé pour la prose de Proust, qui me berce. J'ai plusieurs mois qui s'ouvrent devant moi, de toute façon. J'espère en profiter question lectures ... Et venir en parler ici ensuite. Je vous laisse sur une des nombreuses phrases qui ont accroché mon regard, durant ma lecture.


"Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l'ai appris depuis, réduire en éléments objectifs une impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit, assez ''d'esprit d'observation'' pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif azur, puisqu'elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs - ce qui frappait tant la première fois qu'on la voyait - je n'aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus."

A très bientôt, j'espère.

Intermède poétique.


Il n'y a pas de raison. Je travaillerai demain trois ou quatre heures sur des questions de poétique. Et j'ai eu envie, subitement, de déposer un petit poème ici. Un monstre sacré - même que je vous confierai avoir une peur bleue de tomber sur ses vers dans le cadre d'un examen, parce qu'on fait plus simple ... Trève de bavardage, et, à la suite de cette introduction aussi peu poétique que possible, un petit poème de Mallarmé.
Entre deux examens et les relectures prévues, je me suis sinon plongée dans Le cirque solaire de Gustave Kahn. Je n'ai encore parcouru que quelques chapitres, mais j'apprécie ... Sans doute viendrais-je en parler un jour ou l'autre. En vous souhaitant une bonne lecture !

A bientôt.


Le cygne

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !


Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.


Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.


Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s'immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.


Image : Deviantart

[E] Escal-Vigor. Eekhoud.


Me revoilà après ce mois d'absence ! Et après Bouvard et Pécuchet, je continue à avancer un peu dans cette liste alphabétique, avec la lecture d'Escal-Vigor.


En cette soirée, je viens laisser quelques petites impressions à propos de ce roman, publié en 1899 par George Eekhoud, et qui valut un procès à son auteur. Il faut dire qu'Escal-Vigor fait l'apologie de l'amour libre et plus précisément de l'homosexualité masculine, à une époque où la chose est tout sauf acceptée. On l'accusera en Belgique d'atteinte aux bonnes moeurs. L'image donnée à l'homosexualité dans ce livre est en effet surprenante : c'est à une véritable entreprise de justification et de réhabilitation que se livre Eekhoud. Il s'agit de se placer dans la filiation des grands couples mythiques, et il n'hésitera pas à énoncer de nombreux exemples, mythologiques et historiques, d'amitiés masculines. On remontera ainsi jusqu'à Platon et Alcibiade ou Achille et Patrocle.

Escal-Vigor conte les passions d'Henri de Kehlmark, jeune homme fragile et mélancolique, esthète fin-de-siècle, qui regagne son domaine du Nord - le titre du roman désignant ledit domaine. Après avoir séduit - bien à ses dépens - la douce Blandine, il tombe amoureux du jeune Guidon, adolescent rebelle au tempérament artiste. Le roman nous donne à voir l'évolution de ce sentiment, ainsi que les réactions et les incompréhensions qui l'entourent. Eekhoud peint les attirances du comte, ses goûts particuliers en matière de regard et d'esthétisme : à son arrivée au château, il convie ses invités, rustiques et paysans pour la plupart, à visiter sa demeure. Tous passent par des salles emplies de statues, peintures, fresques représentant des beautés masculines. Si Henry de Kehlmark et Guidon sont sensibles à cette beauté, les autres apparaissent littéralement aveugles, insensibles à l'art - quel qu'il soit. Antithèse entre le doux raffinement des élites (il ne s'agit pas du tout d'ailleurs d'une élite d'ordre social), et la violence de ceux qui ne peuvent pas voir. Le dénouement, proprement tragique, va en ce sens. On sent une véritable volonté de sublimation de cet amour qui lie le jeune Guidon et le comte. Face à ce couple, deux figures féminines : la sainte et la virago. Blandine et Claudie. La première vit dans un éternel sacrifice : exploitée par sa mère, violée par un vanneur, elle s'attache au comte pour le suivre en tous lieux, supportant l'évolution de la relation avec Guidon. La seconde rêve par ambition d'épouser le comte, et se caractérise par sa rusticité et son aveuglement. Si bien que sans même le prévoir, elle sera le moteur du drame final.

Parlons-en, d'ailleurs, de cette fin. A ceux qui craignent ce qu'on appelle communément "spoilers" : je vous inviterais à passer tout de suite au paragraphe suivant. Le dénouement d'Escal-Vigor se présente comme une relecture, un écho de la mort d'Orphée. Dans les Métamorphoses déjà, le poète, après avoir perdu Eurydice, annonce qu'il chantera les amours des jeunes gens et en particulier des jeunes hommes. C'est parce qu'il a dédaigné les femmes que les bacchantes, dans leur délire, le tuent par lapidation. De même, Guidon est attaqué par un véritable troupeau de femmes, le soir d'une kermesse qui tient beaucoup de la bacchanale. Violé, puis battu à mort, victime de la haine collective et des mouvements de foule. Le comte, après s'être précipité vers son amant, subira le même sort. Seule la pure sérénité de Blandine permettra de tirer les mourants de la fureur de la foule.

A travers ce roman, Eekhoud présente également, outre une rêverie sur ceux qui vivent en marge de la société (ces "
voleurs de velours"), une utopie sexuelle. Le rêve exprimé par Kehlmark est celui d'une communauté où soit possible une union libre, sans considération de sexe ni de caste sociale. Le couple qu'il forme avec Guidon, les rêveries dans lesquelles il plonge devant le spectacle d'hommes au travail en sont un exemple : l'amour ici abat les barrières sociales. Ajoutons à cela que l'amour homosexuel, dans sa gratuité, est considéré comme un sentiment élevé, loin du désir reproductif. Kehlmark, se déclarant à son amant, parle en ces termes : Pourquoi imiter les bêtes, et faire comme les autres ? Ne nous suffisons-nous point ? [...] Vivons pour nous deux, pour nous seuls » Face à cela, Eekhoud peint le pouvoir répressif de la morale et de la norme. Les revendications des femmes de la Kermesse va en ce sens : il y a obligation à trouver une femme, c'est payer par là son tribut à la société. Le dictat des préjugés et de la norme sont alors perçus comme castrateurs. L'amour du commun des hommes n'est au final que marchandage ("On s’observe, on se hèle, on se déprécie, on marchande, on maquignonne") et s'oppose au sentiment pur et intellectualisé qui naît entre les deux hommes, êtres à part.

On regrettera peut-être une certaine naïveté dans la peinture des sentiments des deux hommes, et surtout dans certains discours de Kehlmark et de Guidon par rapport à leur amour. Les revendications d'Escal-Vigor n'en ont pas moins de quoi surprendre. Porté par une écriture pleine de néologisme et donnant à voir les paysages et les folklores de la Belgique du XIXème siècle, ce récit conte, de manière poignante, le drame de l'incompréhension du monde et du poids des normes sociales.

Image : Böcklin.


"Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés."


Difficile de parler de Bouvard et Pécuchet. Ce dernier roman, que Flaubert laissa inachevé nous apparaît dans toute son ambiguïté et sa bizzarerie ... Mais Cleanthe avait raison à ce sujet : c'est aussi et surtout un véritable bijou.


Bouvard et Pécuchet, c'est l'histoire de deux hommes, deux médiocres, qui se rencontrent par hasard un dimanche et se découvrent nombre de points communs. Ils se retirent tous deux à la campagne, et se mettent à étudier différentes disciplines, sans logique ni hiérarchie, multipliant les bourdes et se gargarisant d'un savoir qu'ils ne maîtrisent pas. Autour d'eux, des domestiques, des notables, une foule de personnages secondaires qui gravitent tout autour de cet étrange couple, croient (un instant) à leurs fanfaronnades, s'en moquent, les rejettent. Bourré d'humour, Bouvard et Pécuchet est surtout un livre vertigineux. On est bien loin de ces ouvrages où un narrateur omniprésent nous assène des vérités bien senties : ici, le narrateur se fait tout petit, se dissimule derrière les discours, présentant au lecteur un ensemble volontairement hétéroclite où l'on se perd ... Sans forcément pouvoir décréter qui pense quoi, et quel serait le positionnement de l'auteur. Le livre se place ainsi sous le signe de l'ambiguïté ... Même les figures de Bouvard et Pécuchet, que l'on serait tenté de classer rapidement sous le seul signe de la caricature et de la farce, sont difficiles à saisir. De véritables imbéciles ? On nous précise pourtant qu'au fil des lectures, leur intelligence se développe. Pourtant, et ce jusqu'à la fin, la moindre de leur entreprise se solde toujours par un échec plus ou moins cuisant ... A la fois sujets et objets de la critique, ces deux personnages apparaissent aussi drôle qu'effrayants. Ridicules, certes, mais également de plus en plus lucides face à la bêtise d'autrui. Très drôles dans leur quête desespérée d'instruction, mais dérangeants dans leur absence de méthode ... Ne sommes-nous pas tous, de prêt ou de loin, des Bouvards ou des Pécuchets ?


Le travail mené par l'auteur pour réaliser cet ouvrage est tout simplement impressionnant. Flaubert aurait en effet lu plus de 1500 livres, et ce dans des domaines très divers, pour traiter des expériences et des lectures de ses deux personnages. Le roman se présente en quelque sorte comme une somme critique des connaissances du temps. Bouvard et Pécuchet est un livre sceptique et destructeur : par l'intermédiaire des deux personnages, sont convoqués les théories les plus contradictoires, des thèses vérifiées et des sottises incommensurables, des informations tirées d'ouvrages antiques et de livres modernes, sans suite et sans aucune hiérarchie. Et malgré cette somme d'informations, demeure toujours cette incapacité à saisir le monde, et à vivre auprès des autres. Le rythme du roman, volontairement répétitif, semble mimer cette impossibilité : on nous présente successivement l'intérêt des protagonistes pour une "science", leurs expériences, l'échec qui en découle (ou pas) et la naissance d'un nouvel intérêt. Au final, Flaubert à travers ce livre s'attaque à la confiance aveugle en la science, mais aussi aux systèmes de pensée, aux lieux communs et autres idées reçues.

Flaubert avait écrit dans sa correspondance que "la bêtise consiste à vouloir conclure." ; il fait de Bouvard et Pécuchet une œuvre ouverte, un appel à la réflexion, un ouvrage dérangeant et démystificateur. Malheureusement inachevé (demeure un scénario très complet du dernier chapitre et une ouverture vers une possible suite, copie des deux bonhommes, recensement de bêtises et des idées reçues), le roman semble présenter une boucle jamais refermée. Ajoutons à cela que c'est une lecture qui vient remettre en cause (une fois de plus !) la fameuse étiquette de "réaliste" qu'on aime poser sur Flaubert. Si le roman repose sur une impressionnante documentation et découle d'un important travail préparatoire, l'auteur peint des personnages caricaturaux et presque farcesques, comme figés dans le temps alors que des années sont sensées se passer du début à la fin de l'histoire. Bouvard et Pécuchet, drôle et terrifiant à la fois, semble bien plus tenir du conte philosophique que du roman réaliste ...

Voilà une lecture assez déstabilisante. Mais il y a quelque chose de très agréable à se voir secoué un peu et interrogé dans nos comportements et nos modes de pensées. Ce que fait Flaubert par l'intermédiaire d'un ouvrage truffé d'humour, multipliant les épisodes truculents et les énumérations absurdes.

Avril, mois blanc.

Je projetais d'écrire quelques notes directement à la suite de mon article d'anniversaire ... Cependant, les mots ne sont pas venus. J'entre dans une période particulièrement chargée en terme de travail, et je ne me sens pas capable, ces temps-ci, d'écrire mes habituels commentaires. Même mon rythme de lecture s'en est ressenti. Je vais donc, à grand regret, annoncer une pause. Qui, je l'espère, sera courte. Elle durera je pense au moins un mois, le temps de réaliser les travaux qui me sont demandés, d'entamer les révisions, et autres ...
Je continuerai cependant à visiter quelques voisins, discrètement.
A très bientôt.


Image : Steinlen - Pierrot et le chat

[Ceci est une note toute personnelle.]

Certes, cela fait quelques jours que la date est dépassée. Je n'ai pourtant pas renoncé à laisser un court billet pour marquer l'occasion : Plumes fête en effet ses deux ans d'existence !


Il y a deux ans, sortie d'une grande école, j'ai ressenti le besoin d'un rapport à la lecture plus personnel, loin de toute question théorique. Autre chose aussi : j'ai voulu garder quelques bribes de mes lectures, qui s'effacent si vite des mémoires, si bien que l'on se dit souvent : "Ah oui, je l'ai lu ce livre. Je ne m'en souviens plus, mais j'avais bien aimé ..." On pourrait trouver l'entreprise absurde ou inefficace. Je remarque tout de même que je conserve des impressions moins confuses des livres sur lesquels j'ai tenté d'écrire. Rien qui ne remplace une relecture, cela va de soi, mais quelque chose tout de même. Au fur et à mesure que le blog prenait de l'âge, j'ai voulu donner plus qu'un ressenti de lecture. J'ai cherché à travailler les textes que je rencontrais, à y réflechir, à essayer d'en saisir les richesses. De nouveau, voilà un projet bien ambitieux, jamais achevé, sans cesse à recommencer. Mais cela me plaît. Et j'avoue que je trouve quelque chose de très agréable à essayer mon jugement sur tel ou tel ouvrage. En voguant de blogs en blogs, dans l'avancement de mes études, j'ai commencé à être confrontée à de nouveaux auteurs. Attirée par ce qu'on appelle généralement les classiques, j'ai découvert l'existence de toute une littérature "alternative", de celles dont on ne parle pas au lycée ou dans les Lagarde & Michards, hors des sentiers rebattus des cours de littérature. Il y a eu en particulier la découverte d'un autre XIXème siècle : autant de noms dont je n'avais jamais entendu parler jusqu'alors, autant de projets de lecture à venir. Références nouvelles que je me fais un plaisir de partager quand je m'en sens capable, dans l'espoir de faire entendre, un peu, le nom de ces oubliés que j'apprécie.

Et me voilà à feuilleter ce carnet de lecture, inauguré le 26 Mars 2007. Heureuse de ne pas avoir rendu la chose trop contraignante. Quitte à laisser planer quelques silences, je suis loin de chroniquer toutes mes lectures. Je me sens libre de mes choix, et les silences de ce blog sont finalement tout aussi éloquents que les articles. Et si je suis prête à citer Laforgue à tout bout de champ, je préfère finalement me taire à propos de livres que je n'ai pas appreciés et/ou pas compris. Et puis j'ai suivi des modes, j'en ai boudé d'autres. Les remous de la blogosphère m'intéressent, m'intriguent, me rebutent parfois.


Quoi qu'il en soit, j'ai tracé - et je trace - mon petit bout de chemin, à mon rythme. Je lis avec toujours autant de plaisir, sinon plus ; chaque lecture devenant une enquête, une exploration.
Et comme il ne sert à rien de ressasser le passé sans un regard vers le présent, je terminerai cette petite note-bilan par un aperçu sur mes dernières lectures, pas encore évoquées ici. Alors que j'ai enfin terminé la lecture du Don Quichotte de 1605, et que j'ai poursuivi ma découverte de Marcel Schwob avec Le livre de Monelle (qui m'a de nouveau déstabilisé, le bonhomme m'intrigue décidément beaucoup), j'entame un roman de Flaubert, son dernier resté inachevé, à savoir Bouvard et Pécuchet ! Sans doute entendrez-vous parler de l'un ou de l'autre de ces titres un de ces jours ... Va savoir.

A bientôt !

{Note express}

"Les dieux sans cœur se livrent aux distractions de l'enfance
et arrachent les ailes des mouches."


Mes découvertes littéraires (et mes apparitions) s'espacent un peu ces derniers temps. Le dernier semestre de la Licence s'avère bien plus gourmand en terme de temps, de lectures et de travail que les précédents. Alors, je suis un peu moins présente ... Je viens tout de même, en passant, déposer quelques mots à propos d'une pièce de théâtre signée Jean Cocteau.

Mêlant références à la tradition et éléments de modernité, cette pièce a de quoi intriguer. Au tout début, une voix résonne dans la salle. Elle annonce le point vers lequel convergent toutes les actions de la pièce, la catastrophe, le sommet de la tragédie. L'annonce faite au public se termine ainsi : "Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d'une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l'anéantissement mathématique d'un mortel." Et en effet, La machine infernale est affaire de fatalité ; soumis à la cruauté des dieux, un personnage, un mythe : Œdipe. L'ouvrage est composé de quatre actes, qui formeraient presque quatre pièces dans la pièce. Dans un ensemble éclaté, aux ambiances diverses, Cocteau donne à voir le lent cheminement des évènements jusqu'au déchirement final. Les acteurs évoluent dans un décor particulier, pensé pour renforcer l'impression d'écrasement par des forces extérieures : la scène est en effet constituée d'une petite estrade à l'inclination changeante, selon les situations, tandis que des panneaux, des toiles viennent s'élever, se refermer tout autour.
Ce qui est surprenant, dans cette pièce de Cocteau, c'est que tout en sacrifiant à presque tous les éléments du mythe grec, l'auteur n'hésite pas à montrer les personnages sous un autre jour et à introduire quelques innovations. Tout d'abord, sa pièce se caractérise par un habile mélange des tons et des registres : alors que le premier acte tire vers la farce (le fantôme du roi Laïus apparaît sur les remparts et tente de se faire entendre), les Dieux de l'acte II échangent des considérations à portée plus philosophique, notamment sur la relativité de notre perception du monde et du temps. D'autre part, les caractéristiques des personnages ont été plus ou moins remodelées à la convenance de l'auteur. Exit le héros tragique : Œdipe n'est plus qu'un enfant orgueilleux qui parade, et s'il répond correctement à l'énigme du Sphinx, c'est plus par chance que par ingéniosité : lasse de tuer et séduite par le jeune homme, la fille-monstre lui avait donné la réponse juste avant. Sa mère et future épouse, Jocaste est présentée comme faible et romanesque, presque superficielle ; plus encore le devin Tirésias se voit affublé du surnom ridicule de "Zizi". Mais ce qui est assez étrange, à la lecture de La machine infernale, c'est de constater que, malgré ça, la dimension tragique se ressent, particulièrement fort. Dès le premier acte, Jocaste, qui finira pendue, manque deux fois d'être étranglée par son écharpe. L'idée d'un poids qui pèse sur toutes ces épaules, d'un mécanisme infernal qui s'enclenche, de la marche inéluctable d'un destin régi par des forces qui nous dépassent ... Tout cela est sans cesse palpable dans cette pièce.

Dans une langue claire et rythmée, qui ne ménage pas les effets poétiques et les traits d'humour, à travers une action épurée qui permet de survoler le mythe, Cocteau réussit, il me semble, à faire toucher du doigt ce qu'il y a de proprement tragique dans cette histoire, au sens antique du terme. Moi qui sais très peu du théâtre du début du XXème siècle (Nous sommes en 1934 pour La machine infernale), et qui ne connaissais alors Jean Cocteau qu'en tant que réalisateur, me voilà à découvrir, naïvement et sans grand bagage, cette intrigante pièce.
A présent, je me pose des questions. C'est plutôt bon signe ; j'aime les livres qui m'amènent à me poser des questions.

~ Le clown. (Verlaine)

Juste l'envie, comme ça, de déposer ce poème que j'ai redécouvert avec ravissement. Allez savoir pourquoi, la figure du Clown ou du Pierrot m'a toujours fascinée. Prenons cela comme un "Texte du Mois" ou un cadeau d'anniversaire à ce blog avec, à chaque fois, quelques jours d'avance ...

A bientôt.

Le clown.

Bobèche, adieu ! bonsoir, Paillasse ! arrière, Gille !
Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin,
Place ! très grave, très discret et très hautain,
Voici venir le maître à tous, le clown agile.

Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille,
C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin ;
Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain,
Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile.

Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents,
Cependant que la tête et le buste, élégants,
Se balancent sur l'arc paradoxal des jambes.

Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid,
La canaille puante et sainte des Iambes,
Acclame l'histrion sinistre qui la hait.

[G] Espèce d'aristoloche, va !

Tiens ! Tu travailles ? - J'écris sur Paludes ...

Comme Gide a eu la merveilleuse idée de donner le même nom à son propre livre et au livre qu'écrit le narrateur, précisons tout de suite : quand je parlerai de Paludes, l'ouvrage signé André Gide, le titre sera en gras et italique. Quand je parlerai de Paludes le livre écrit par le personnage, ce sera un simple italique. ;)

Vers cinq heures le temps fraichit; je fermai les fenêtres et je me remis à écrire.
A six heures entra mon grand ami Hubert; il revenait du manège.
Il dit : "Tiens ! tu travailles ?"
Je répondis : "J'écris Paludes."
- Qu'est-ce que c'est ? - Un livre.
- Pour moi ? - Non.
- Trop savant ? ... - Ennuyeux.
- Pourquoi l'écrire alors ? - Sinon qui l'écrirait ?


Annoncé comme une "satire de quoi" dans la dédicace, présenté finalement comme une sotie par son auteur, Paludes est un livre pour le moins surprenant. Si bien que j'ai du prendre un peu de temps avant d'essayer d'en parler ici. L'ouvrage, si court, si désinvolte en apparence me semblait renfermer quelques richesses insoupçonnées, et je trouvais que cela méritait plus ample réflexion... Rien ne me destinait à lire Paludes, là, maintenant. Loin de là. Je gardais même, depuis La porte étroite, lecture imposée dans le secondaire, une forte réticence face à l'idée d'attaquer une autre œuvre de cet auteur ... Et puis finalement, j'ai commencé à entendre parler de Gide et à voir son nom apparaître assez régulièrement au fil de mes lectures. Les comparaisons opérées ça et là, les parallèles tracés par les critiques aidant, je me suis finalement tournée vers ce petit livre d'environ 120 pages, prête à découvrir une toute autre facette de son œuvre.


Mais, me demandera-t-on, de quoi est-il question, concrètement, dans
Paludes ? On pourrait dire que c'est l'histoire d'un livre en train de s'écrire : le journal d'un certain Tityre, un livre qui lui-même porte pour sous-titre Paludes ... Mais après tout, la question est loin d'être simple ; elle n'est tellement pas simple que notre narrateur donnera lui-même une multitude de définitions, parfois contradictoires, en fonction de la situation et du moment. Tout au long de notre histoire, l'on perçoit un écho incessant : il s'agit toujours d'écrire, de finir Paludes. De mettre ou de ne pas mettre telle chose dans Paludes. L'œuvre présentée par le narrateur, donnée à voir au lecteur entre deux paragraphes apparaît donc toujours comme un ouvrage en devenir, sujet aux métamorphoses. Même si concrètement, le livre ne se fait pas réellement : quand on rassemble les extraits du Journal de Tityre disséminés ça et là, on se rend compte que cela fait bien peu de choses. D'autant plus qu'à la toute fin du livre (si l'on exclue ce qu'on appellera le "hors-texte" de Paludes), le narrateur se présente, dans une scène étrangement semblable à la première (citée au début de cette note) en train d'écrire Polders ... Paludes, Polders ... Deux mots, l'un tiré du latin, l'autre de l'anglais, et ayant tous deux un rapport privilégié au thème du marécage ...


Au fil de ma lecture, je n'ai pu m'empêcher de penser à d'autres écrits contemporains. Certains passages m'ont évoqué Penses-tu réussir ! de Jean de Tinan : dans les deux textes, le même humour, la même distance par rapport aux évènements racontés, un ton semblable, la même importance accordée au dialogue, à l'oralité ... Et tous deux mettent en scène, finalement, un ou des textes en train de se faire ... Plus généralement, le personnage-narrateur, auteur de Paludes suit comme il peut la file déjà longue des célibataires fin-de-siècle, écrivains inaccomplis et artistes incompris. Il est d'ailleurs impossible d'ignorer l'actualité littéraire des années 1890 : dans Paludes, autre avatar du "roman sans romanesque", sont cités plusieurs auteurs reconnus du temps (dont Mallarmé) et l'ouvrage semble se poser à la fois comme un hommage et un dépassement de l'écriture symboliste. De plus, Paludes représente une intéressante satire de la vie littéraire de l'époque. Dans le chapitre intitulé le Banquet (racontant un salon organisé chez Angèle où l'on étouffe et vaticine à son aise), l'auteur en profite pour faire défiler bon nombre de philosophes, moralistes et littérateurs, tous plus ridicules les uns que les autres. Des personnages-type qui en viennent à échanger sur Paludes, ce mystérieux texte toujours en cours d'écriture, au grand dam d'un narrateur qui se trouve être incapable d'en parler comme il faudrait et qui demeure écrasé, d'angoisse, sous les regards plein d'incompréhension de ses pairs. Au final, Paludes met en scène les apories des conventions littéraires de son siècle (présentant un narrateur incapable de composer de beaux vers, ne se sentant pas l'âme d'écrire un roman et refusant catégoriquement la création théâtrale), et propose par la même occasion quelque chose d'assez nouveau, au carrefour des genres ...

Je pris un nouveau feuillet et j'écrivis :
Tityre semper recubans
puis je me rendormis jusqu'à midi."

Tout en présentant une satire, visant surtout les cénacles littéraires de son temps, Gide n'écrit pas n'importe quelle histoire, et Paludes est un livre soulevant des questions plus philosophiques : Paludes, c'est aussi l'affirmation de la contingence. On le prendra comme on voudra (sachez tout de même que le narrateur, lui, ça le rend malade), mais l'idée sous-tendue, c'est que notre vie ne repose sur rien, sinon le hasard absolu, l'aléatoire. Rien n'est nécessaire ni logique. Cette contingence, le narrateur veut la donner à voir à travers l'exemple de ce mystérieux Tityre ... Il aura beau - n'en déplaise à Angèle - avoir un "vilain nom", ce personnage, "célibataire dans une tour entourée d'un marais" se voit recouvert d'une dimension toute symbolique. Façonné par notre narrateur à partir d'un vers de Virgile, c'est un homme qui vit dans un marais, dans l'immobilisme, sans chercher à s'en sortir. Et comble de tout, il est heureux ! Comment ose-t-il ? C'est la question que se pose sans cesse le narrateur qui, non sans un certain ridicule (dont il est plus ou moins conscient) , cherche à faire comprendre à son entourage l'horreur de la situation de Tityre. Son manuscrit évolue, au fil des pages, et il en donne de singulières et changeantes définitions. Paludes, c'est "l'histoire de l'homme normal, celui sur qui commence chacun" ou encore "l'histoire de la troisième personne, celle dont on parle - qui vit en chacun de nous, et qui ne meurt pas avec nous." C'est aussi "l'histoire des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses, et qui perdent la vue à force de ne pas en sortir." Fluctuances et indécisions, qui invitent à une réflexion sur le bonheur et sur notre façon de vivre. Face à ces hommes qui s'en tiennent à des valeurs fixes et solides, le narrateur de Paludes est confronté au doute. Par ailleurs, la réflexion proposée passe en partie par le rire : livre factice, livre léger, Paludes invite à aller au bout des contradictions, des incohérences. Dans la plaisante Tables des phrases les plus remarquables de Paludes à la fin de l'ouvrage, l'auteur a d'ailleurs noté pour nous : "Il faut porter à la fin toutes les idées que l'on soulève." Écrire Paludes, en rire, c'est peut-être ça, soulever une idée, et essayer de la mener jusqu'au bout.


Paludes se lit très vite. Trop vite, peut-être. Plein d'éléments, de traits de langue, de réflexions générales, de considérations littéraires mériteraient qu'on s'y attarde davantage. A travers cette œuvre novatrice sur bien des points, quelque chose s'amorce : Paludes, c'est avant tout un pas de plus dans la modernité littéraire. Ajoutons à cela que l'auteur propose dans un paragraphe en italique, placé avant le récit-même, une intervention particulièrement intéressante, puisqu'elle introduit la figure du lecteur comme producteur de sens : "Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. [...] Un livre est toujours une collaboration." ... Il ne vous reste plus à présent qu'à suivre l'invitation, et de venir trouver, vous aussi, une part de sens, à cet étrange et si plaisant récit.

Images : furiae

[Billet-express]

Après ces quelques jours de silence, je reviens dire quelques mots à propos de l'ouvrage de Jerome K. Jerome, connu sous le nom de Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien !). J'avais eu l'intention, l'année dernière, de découvrir ce livre, présenté partout comme plaisant et drôle, l'intégrant à mes lectures à thème mais j'ai du renoncer à cette idée, ne trouvant pas l'ouvrage. Jerome K. Jerome fut alors remplacé par Henri James, et je n'y ai plus trop pensé ... C'était sans compter sur Lou, que je remercie encore ! J'ai donc découvert ce drôle de petit ouvrage, et tout en ayant quelques réserves à émettre, j'ai passé un agréable moment de lecture, ponctué de nombreux sourires et éclats de rire.


On ne connaît souvent qu'une face du monde victorien. A ce mot, certains se représenteront les grandes fresque sociales à la Dickens, d'autres s'imagineront de belles parures et des maisonnées respectables. On ne connaît pas forcément le monde des commerçants de rien et des petits employés de bureau. C'est de ce monde-là dont Jerome K. Jerome nous parle ... Son ouvrage lui-même se fait le reflet d'une culture nouvelle, qui se construit en opposition aux productions du roman populaire, considéré comme un genre bas, sans pour autant arriver aux raffinements d'une élite intellectuelle. Reflet d'une littérature intermédiaire, Trois hommes dans un bateau récolta le mépris des tenants de la critique, jugeant le livre bas et prosaïque. "Auteur de dixième ordre" dira l'un, "Humour pauvre, limité et décidément vulgaire" dira l'autre, et un dernier ne manquera pas d'écrire à son propos : "Un exemple des tristes conséquences à attendre de l'excès d'éducation parmi les classes inférieures."

Et il est vrai qu'à bien y regarder, ça ne fait peut-être pas partie de ce qu'on appelle, d'un ton ronflant, la "grande littérature". Les digressions sur la Tamise, les considérations pseudo-historiques, ou pseudo-philosophiques - qui devaient, initialement, représenter la plus grande part du texte - ne me semblent pas apporter grand chose et j'avoue avoir bondi, parfois, d'un paragraphe à l'autre. Ce n'est pourtant pas mon genre. Mais malgré cela, il y a quelque chose qui rattrape l'ouvrage et qui fait qu'on le lit, avec plaisir, et qu'on se laisse porter, de pages en pages. C'est l'humour. Trois hommes dans un bateau est un bijou de drôlerie et de non-sens. Poussant à l'extrême la logique des institutions victoriennes et des codes sociaux, Jerome donne à voir, non sans ironie, des situations absurdes, aussi drôles qu'effrayantes. D'un ton familier et goguenard, il montre du doigt les respectabilités, se faisant un plaisir de les voir tomber à l'eau. N'en faisons pas un contestataire, mais il reste que ses remarques désinvoltes et ses petites histoires tiennent en haleine et font rire. Rire des respectabilités, des prétentions des gens, quoi de plus agréable ?


Si l'ouvrage ne me laissera sans doute pas un souvenir impérissable, Trois hommes dans un bateau a le mérite de décrire les rouages d'un monde sous un oeil nouveau. : celui d'une "classe moyenne" émergente, qui tente de bâtir sa propre culture. Je ne peux qu'inviter ceux ayant besoin d'un agréable délassement (quelques jours au bord de la Tamise ?) d'essayer de suivre George, Harris et le narrateur (sans oublier Montmorency !) sur les berges du fleuve. Trois compagnons qui, s'ils peuvent nous sembler un peu rustres ou médiocres, n'en sont pas moins proches de nous. Bien au contraire. Sur ce, je retourne lire Paludes de Gide. Qui m'enthousiasme beaucoup.

Encore merci à Lou qui a permis cette découverte !


On se laisse facilement emporter par la prose de Rodenbach qui , dans Bruges-la-Morte, nous invite à d'étranges déambulations entre les rues mornes et les eaux stagnantes. Bruges-la Morte, c'est un peu une histoire, celle d'un veuf inconsolé depuis dix ans qui croise une silhouette, un visage : une femme qui ressemble à la morte vénérée. C'est surtout une prose poétique et épurée, toute d'effets de rythmes et de sonorités. Description de la ville y vaut description d'un état d'âme : les rues, les canaux, les pignons des bâtiments, les flèches des églises sont autant d'ombres portées sur l'esprit d'Hugues Viane. Celui-ci a choisi Bruges par analogie : au chagrin qui hantait son coeur, il fallait "les silences et la mortelle transparence d'Ombre de cette cité à part."(1) En ce sens, le travail sur les descriptions de la ville est proprement remarquable : au-delà d'un simple et sec réalisme, Rodenbach bâtit l'image d'une ville changeante et fantomatique. "Plus de description, mais [...] des coïncidences du dedans au dehors."(2) Abolies, les frontières entre rêve et réel ; Bruges nous apparaît sous un jour nouveau.


Face à ces descriptions et ces promenades, chose étrange, on nous propose une série de photographies. Là n'est pas le encore le plus surprenant : plusieurs récits avaient déjà été publiés agrémentés de clichés, la décennie précédente. Ce qui est nouveau chez Rodenbach, quand est publiée Bruges-la-Morte, en 1892, c'est le fait d'intégrer l'image (photographique) à la narration et d'aller jusqu'à justifier cette démarche, dans un Avertissement : "
Il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici : quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi le présence et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée sur le texte." Le récit se voit donc scandé de nombreuses photographies, sans légende, dans un camaïeu de noir et de blanc ; au monde grisâtre d'Hugues Viane répond le "monde dé-coloré de l'image photographique". Il est intéressant de voir les interractions entre le texte et l'image, au fil de la lecture. On pourra penser (beaucoup de critiques et d'hommes de lettre l'ont fait) qu'ajouter des photos à un récit littéraire bride l'imagination du lecteur ... Chez Rodenbach, la photographie entretient des rapports réfléchis avec le texte et donne à voir une ville évanescente et déserte, nimbée d'un blanc typographique pareil à un brouillard. Forçant de temps à autre à arrêter la lecture pour se perdre dans des rues à jamais désertes, des eaux figées, comme une ouverture vers le vide.




Symboliste, Bruges-la-Morte l'est : en rupture avec les codes du roman réaliste, le récit propose une intrigue particulièrement resserrée, tranchant volontairement tout lien avec une réalité palpable. Bruges-la-Morte se caractérise par le nombre de ses ellipses et de ses silences. L'histoire d'Hugues Viane, tour à tour racontée et commentée, se retrouve parfois suspendue au profit d'évasions (et d'égarements) le long des ruelles de la Ville. Un nom, quelques regards et peu de mots retracent les silhouettes incertaines d'un improbable triangle amoureux : le veuf inconsolé, la danseuse, sosie de la femme aimée et la Ville-morte. En plus de cet effacement du réel, l'ouvrage de Rodenbach développe une esthétique des correspondances (3) chère au symbolisme. Hugues Viane est, selon le mot de Mallarmé, possédé par "le démon de l'analogie", multipliant les correspondances entre lieux, sons, couleurs, visages, états d'âme : "N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu'il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ? Il avait ce qu'on pouvait appeler 'le sens de la ressemblance', un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables."


L'harmonie de ces liens secrets, tissés par le fil de la conscience finit par être menacée par la femme, celle qui ressemblait tant à la morte. Au fur et à mesure qu'il se rapproche d'elle et que le temps passe, Viane s'aperçoit à quel point la vivante est inférieure à la morte vénérée. Mascarade douloureuse et carnaval manqué, la désillusion commence le jour où il voulut faire revêtir à Jane les robes de l'épouse décédée. Le jeu de la frivole demoiselle écorche son souvenir, menace d'effriter l'idéal. Ne le supportant pas, Hugues Viane cherche à se détacher de l'amante, en vain : pris au piège de la séduction et soumis au désir, le personnage oscille entre attirance et répulsion. Il choisira finalement de sauver l'idéal et le souvenir, assassinant l'amante pour avoir trahi l'image de la Morte, pour n'avoir pas compris ce "Mystère" qui reliait les choses, et qui résidait secrètement en lui. Les derniers mots redonnent vie à l'association ; le veuf, autre avatar du célibataire, se retrouve plus seul que jamais et Bruges-la-Morte se clôt par une litanie macabre : "Et Huges continûment répétait : 'Morte ... morte ... Bruges-la-Morte ....' d'un air machinal, d'une voix détendue, essayant de s'accorder : 'Morte ... morte ... Bruges-la-Morte ....' avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l'air - est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe ? - d'effeuiller languissament des fleurs de fer !"


Dans son monde imaginaire baigné de correspondances, un univers clos sur lui-même, Hugues Viane vit dans la solitude. Sa tentative d'y introduire une femme, fût-elle le portrait vivant de l'épouse défunte, se traduit par un échec. Bruges, ville catholique vivant du culte de la douleur , représente l'existence morne et grise d'un homme qui ne sait plus vivre, et s'abîme exclusivement dans le souvenir. Impressions fortes, à la lecture : il y quelque chose de poignant, dans "ce drame de passion reflété dans l'eau tranquille"(4).

Brumeux et fantomatique.



Notes :
1. Lettre de Mallarmé, 28 juin 1892
2. Lettre de Léon Daudet.
3. Correspondances baudelairiennes :
voir notamment les deux premières strophes.
4. Lettre d'Alphonse Daudet. (Les trois lettres sont citées en entier
dans le dossier de l'édition GF de Bruges-la-Morte)


Images :
1. Fernand Khnopff - Etude de femmes
2. Bruges - vue de l'hôpital Saint Jean

Grisonnances

Avant d'entrer plus avant dans l'univers de Rodenbach, un extrait du texte-même. Parmi ceux qui m'ont interpelée ... Après tout, cela peut faire un bon "Texte-du-mois".

Et je reviens d'ici peu pour une critique plus détaillée de Bruges-la-Morte ...


Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l'air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un demi-deuil éternel !

Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini : les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc ; mais, tout à côté, d'autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs ; et, de l'ensemble, c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.

Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir ; or, ouaté, fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.

Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets : coins de ciel bleu, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.

Il y a par là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.

C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé par leur alliage, la couleur de l'air - et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son œuvre silencieuse."
Images : Fernand Khnopff - Bruges-la-Morte

Penses-tu réussir ! Penses-tu réussir ! C'est le refrain qui scande les journées de Vallonges, jeune homme fin-de-siècle dont les années de jeunesse nous sont données à voir. Il y a quelque chose de très actuel dans cette éducation sentimentale d'un autre type. Serait-ce parce que l'on retrouve notre temps, tellement blasé, en proie au doute, entre deux phrases ? Peut-être ...

Peut-être aussi parce que ce drôle de "roman", tout en fragments, tirets et poins de suspension, est d'une étonnante modernité. Nous avons affaire, dans
Penses-tu réussir, à une écriture de la discontinuité : plutôt qu'un récit traditionnel et suivi, Jean de Tinan livre une somme d'impressions, pas toujours reliées entre elles. Entre les paragraphes, espacés de blanc, l'imagination du lecteur s'amuse à combler les trous. D'un ton désinvolte, comme en pleine conversation, Vallonges nous conte ses histoires, ses douleurs passées et ses espoirs déçus, mêlant lyrisme et désinvolture. Il y a dans ce ton, dans cette mise à distance quelque chose qui m'a rappelé Laforgue ... Dans cet ouvrage disloqué, divers voix se succèdent : celle de l'ami de Raoul de Vallonges, celle de Vallonges lui-même, celle aussi d'un narrateur inconnu, qui fait irruption de temps à autres, en plein milieu du récit. Parenthèses, développements inattendus, intrusions de l'auteur, le texte de Penses-tu réussir ! est placé sous le signe de la désinvolture et du jeu. Et tout en multipliant les clins d'oeil, il retrace habilement le portrait d'une époque finissante ...


"- T'es-tu déjà dit qu'il y avait des jours où l'on se bâtissait posément de petits Châteaux-en-Méthode et d'autres jours où l'on courait comme un enfant fou à travers les chambres desdits châteaux ? ...
- ...
- ... je suis dans un des seconds jours, mon vieux, j'ai envie de chambarder tous les meubles de ma chère sensibilité ... Je suis ravi de t'avoir là pour te dire des phrases ... Je te verse de vieux fonds de bouteille d'émotions - tu vois - avec de mauvaises métaphores, on en a des stocks à écouler comme cela."


Appartenant à la veine des romans de célibataire, Penses-tu réussir ! traite de l'impuissance d'aimer. Le titre, teinté d'ironie, scande les tentatives et les espoirs de Vallonges. Ses espoirs amoureux, mais aussi ses espoirs littéraires. L'écriture (et la difficulté d'écrire) est par ailleurs constamment mise en scène au cours du récit: Raoul de Vallonges, que l'on doit bien voir comme un littérateur, n'hésite pas à livrer au lecteur ses petites créations, inachevées et souvent dépréciées. Il tentera également un essai sur Cléo de Mérode, célèbre danseuse de l'époque ; à peine commencé, déjà abandonné : "Cet essai ... Je vais avoir l'intention de le faire". L'ombre de l'échec plane sans cesse au-dessus du texte, qui régulièrement se tait, laisse la part belle aux blancs, aux tirets, aux points de suspension. Penses-tu réussir ! est une œuvre où le silence a la part belle ... Roman morcelé, livre sur rien, "petits exercices ... pour s'exercer" ...


Chère petite vie variée va ! ... Allez donc en faire des romans autobiographiques ! C'que ça se suivrait !"



Une autre inquiétude plane autour du roman ... Papillonnant de cafés en cafés, de femmes en femmes, le "moi" ne risque-t-il pas de s'égarer ? Le décor du roman prend alors toute son importance : théâtres de variétés, cafés et cabarets reflètent la folle diversité, la perpétuelle métamorphose. Comédie sociale et pantomime se rejoignent, se confondent : n'est-ce pas, au fond, la même chose ? Alors, à son tour, la dissolution du texte mime celle du monde environnant, celle de l'individu. Au final, Jean de Tinan écrit sur l'impossibilité d'aimer, d'écrire ... Mais aussi sur la difficulté de vivre. A travers le cheminement de Vallonges, il montre les douleurs et les désillusions attachées à l'Idéal ("
Penses-tu réussir !") , invitant à prendre la vie comme elle est, simplement. Le dernier chapitre nous montre la fin du parcours de Vallonges : à l'invitation d'une symbolique sirène l'incitant à la suivre dans le monde du Rêve, il répond par un refus : "Ce n'est pas votre Rêve que je méprise ... mais je ne suis sûr que d'une chose, c'est de vivre - souffrez que je m'y tienne et n'y renonce pas si facilement. Je m'y plais aujourd'hui, et cela n'a pas été sans peine ..." Va-t-il réussir ? L'interrogation reste ouverte ...


En tout cas, ce fut avec un grand plaisir que j'ai découvert la prose légère et enlevée de Tinan. Entre humour, désinvolture et désillusion, Penses-tu réussir ! est un livre beau et touchant, respirant la jeunesse et la nouveauté. Lorsqu'il le composa, l'auteur était âgé de 23 ans. Il mourra un an plus tard ...

Je crois que de moi et de ceux qui me ressemblent, on pourrait dire qu'ils miment la vie au lieu de la vivre, en croyant la vivre - ils font des gestes - Ils baisent des mains, ou ils écrivent des livres, ils sanglotent d'amour, ou ils causent avec leur éditeur ; comme des Pierrots de comédie italienne. Ils ne sont même pas sincères : ils miment. Et puis un jour ils s'aperçoivent qu'ils sont vides, qu'ils n'existent pas. Et ils continuent à mimer, par habitude, par paresse - ou bien ils deviennent enragés veulent se conquérir, s'efforcent par tous les moyens, et alors ... échouent ou réussissent ?"
Extrait de la correspondance de Tinan avec André Lebey



Images : 1. Icollagraphs, Deviantart
2. Apocalyspe-ae, Deviantart

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