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C'est en cette fin de Décembre 2007 que ma première lecture dans le cadre du challenge ABC s'est achevée. Il s'agit du roman d'Ann Radcliffe, Les mystères d'Udolphe. Long ouvrage de près de 900 pages, je l'ai attaqué non sans quelques appréhensions (au vu de son épaisseur) et sort de cette lecture ravie et enthousiaste. J'ai d'ailleurs immédiatement entamé son pendant parodique, Northanger Abbey de Jane Austen.


"Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laisse les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité. Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée."

La romancière nous emmène dans un long voyage à travers la France du Sud et l'Italie, en passant par de sombres et inquiétantes forêts, par de hautes montagnes et par de vieux châteaux. Udolphe, sombre ruine et lieu de séquestration, apparait comme un lieu central dans cette histoire. Sordides histoires de meurtres et de revenants, enlèvements et bandits patibulaires, airs mélancoliques s'élevant au loin, passés troublés et secrets de famille, le périple d'Emilie la confrontera à de multiples épreuves. Le mystère est très présent tout au long du livre ; la terreur et le délire imaginatif poussent une innocente jeune fille à douter face à l'anormal, à l'étrange et à l'inquiétant. L'héroïne, suite à de nombreuses péripéties, se retrouve séquestrée dans un antique château appartenant à son tuteur, lieu qu'elle visite souvent au beau milieu de la nuit, en quête d'explications, en quête de repères, mais aussi en quête d'elle-même. Les motifs de la verticalité et de l'immense sont récurrents, le roman semble habité d'anciennes peurs que l'on ne saurait plus aujourd'hui expliquer : sentiment de vertige et de terreur face à la violence des montagnes, la hauteur des murs, l'obscurité d'une forêt. Dans ces paysages déchirés, on touche au sublime, à ce sentiment d'effroi face à l'immensité du monde. Les descriptions sont nombreuses, et posent ce cadre étrange qui seul permet le surgissement du surnaturel - si surnaturel il y a. Les vieilles pierres sifflant sous les bourrasques du vent, le vacarme d'un brusque orage, l'obscurité qui baigne chaque couloir et chaque chambre. L'esprit s'emballe, et l'héroïne "croit voir", "pense apercevoir" ou "imagine". C'est là toute l'essence de la terreur dans ce roman.
Entre les jeux de lumières et les sons lointains, le lecteur est emmené bien malgré lui dans ces errances à travers une nature hostile ou au fil des corridors d'un château en ruine. Peu vraisemblable, plus dans la suggestion que dans l'horreur pure, ce livre conserve un charme désuet auquel on peut se laisser prendre, si l'on sait fermer les yeux et voir Udolphe, si l'on sait s'abandonner et sentir l'effroi, à la vue de spectacles innommables - et innommés jusqu'à la fin du roman - dissimulés derrière de mystérieux voiles noirs.

"Pendant que les roues tournaient avec fracas sous ces herses impénétrables, le cœur d'Émilie fut près à défaillir : elle crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra même plus de terreur que n'en pouvait justifier raison. Une autre porte ouvrit la seconde cour ; de hautes herbes la couvraient de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Émilie en jugeait à l'aide d'un faible crépuscule ; elle voyait ses hautes murailles tapissées de bryone, de mousse, de lierre, et les tours crènelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelque fois des plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique immense, en proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus sensible."

L'écriture est simple et agréable, dans un style relativement fluide. Assez archaïsante, elle porte les marques de son époque, ce qui rajoute au charme désuet de l'œuvre.* Quelques lourdeurs cependant, quelques longueurs aussi, après ces instants où la tension est à son comble. Au final, les moments de relâchement permettent au lecteur et à l'héroïne de reprendre leur souffle avant de rencontrer de nouveaux évènements tout aussi étranges et déstabilisant. Les Mystères d'Udolphe fut donc une agréable lecture, où je me suis laissée guider à travers de sombres paysages, aux côté d'Émilie et de quelques autres personnages. Ce roman conserve le gout particulier de son temps, à travers son style d'écriture, dans les différents motifs dont il hérite et qu'il recrée à son gout ; enfin, dans cette fascination pour les ruines et les magnificences de la nature.


* Je précise que j'ai lu cette œuvre dans l'édition Folio Classique, reprenant la traduction de Victorine de Chastenay légèrement revue par Maurice Lévy.

Une découverte toute récente. Déjà petite, je me faisais bercer par un ballet de dix courtes minutes sans me douter qu'il s'était inspiré d'un poème. C'est donc tout naturellement que j'ai cherché à illustrer ce poème par d'anciennes photos de ce ballet dansé à l'époque par Fokine et Nijinski, immortalisant le mythe et donnant vie aux vers.




Le spectre de la rose


Soulève ta paupière close
Qu'effleure un songe virginal ;
Je suis le spectre d'une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.

Ô toi qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser
Toute la nuit mon spectre rose
A ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe, ni De Profundis ;
Ce léger parfum est mon âme
Et j'arrive du paradis.

Mon destin fut digne d'envie :
Pour avoir un trépas si beau,
Plus d'un aurait donné sa vie,
Car j'ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l'albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Ecrivit : Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser




Musique : A-C Adam - Gisèle, apparition de Myrtha

Carmen, de Mérimée


De cet auteur, je ne connaissais qu'une nouvelle à dominance fantastique, La Venus d'Ille qui, pour tout dire, ne m'avait pas réellement convaincue. Il faut avouer que le style assez sec de l'écrivain me rendait la lecture assez désagréable. Mais il y a avait une édition qui trainait depuis un moment chez moi, regroupant les deux nouvelles de la Venus d'Ille et de Carmen. Cherchant à ce moment-là une lecture de détente qui ne me prendrait pas trop de mon temps, je me suis dit que c'était le moment où jamais de tenter. Eh bien, je ne regrette pas car j'ai finalement apprécié cette lecture.

La première réaction que j'ai pu avoir lors de la lecture de Carmen, c'était l'étonnement. Il y a un certain décalage entre la froideur de l'écriture et les évènements racontés qui eux, sont tragiques. J'ai cru retrouver dans cette nouvelle des réminiscences de Manon Lescaut, dans un traitement certes différent. Nous sommes encore dans cette image d'un homme qui se laisse perdre par la fille qu'il aime, conscient et impuissant à la fois. Le jeune protagoniste sombre de plus en plus dans le crime, de la contrebande au vol, du vol au brigandage, du brigandage au meurtre. Amoureux fou d'une femme qui lui est inaccessible et peut-être incompréhensible, il est dévoré par la jalousie, déçu par les nombreuses trahisons, et malgré cela, il demeure à ses côtés, de plus en plus pressants. Entretenant l'espoir chimérique d'une vie rangée à deux, en Amérique, ce qu'elle n'envisage absolument pas. Le personnage de Carmen me semble intéressant, dans son incapacité à renoncer au désir, dans son attitude enfantine, insouciante et cruelle à la fois. Une sorte d'enfant-diable qui suit ses moindres intuitions et croit en la fatalité. La bohémienne apparait comme un peu sorcière, sensuelle et provocatrice. Marginale et étrangère, il s'agit d'un personnage auréolé de mystère, qui exerce une singulière attraction sur différents personnages de la nouvelle, tout en demeurant toujours insaisissable, dans son envie de liberté. Caractère fort et grande figure qui demeurera dans la tradition artistique, la bohémienne représente un personnage de l'ailleurs, du mystère, un personnage qui, comme son nom l'indique, vous charme malgré vous.

En l'occurrence, le style de Mérimée ne m'a pas tant dérangée puisqu'il contribue à donner une impression d'étrangeté et de dépaysement. Je garde un assez bon souvenir de ce court récit, notamment grâce au personnage de la bohémienne fantasque, danseuse, chanteuse et magicienne, marquant assez fortement l'esprit tout comme l'avait fait, à ma première lecture, le personnage de La Esmeralda dans Notre-Dame de Paris.


Lien sur Mérimée

Image : Gustave Doré
Musique : Blackfield - This Killer

Novembre se termine et j'ai failli sauter le pas, ce mois-ci. Pour ces derniers jours, je consigne, presque sans un mot, un petit extrait d'Eluard. Je ne connais pas très bien ce poète pour être sincère, mais certains de ses poèmes me parlent véritablement, tandis que d'autres me laissent tout à fait indifférente ... Jugement purement subjectif, au final. Ce qui me plaît dans celui-ci, c'est la considération du mot, le refus de certains d'entre eux, pour des raisons souvent étranges et arbitraires. Je retrouvais un peu ce bout de moi à l'intérieur de ce poème, même si mon intérêt pour celui-ci ne se limite bien évidement pas à ça.
Billet furtif, pour quelques vers libres et légers. Souffle de vent dans les fatigues d'hiver.

Quelques-uns des mots qui, jusqu'ici, m'étaient mystérieusement interdits


Le mot cimetière
Aux autres de rêver d'un cimetière ardent
Le mot maisonnette
On le trouve souvent
Dans les annonces des journaux dans les chansons
Il a des rides c'est un vieillard travesti
Il a un dé au doigt c'est un perroquet mûr


Pétrole
Connu par des exemples précieux
Aux mains des incendies


Neurasthénie un mot qui n'a pas honte
Une ombre de cassis entre deux yeux pareils


Le mot créole tout en liège sur du satin


Le mot baignoire qui est traîné
Par des chevaux parfaits plus laids que des béquilles


Sous la lampe ce soir charmille est un prénom
Et maîtrise un tiroir où tout s'immobilise


Fileuse mot fondant hamac treille pillée


Olivier cheminée au tambour de lueurs
Le clavier des troupeaux s'assourdit dans la plaine


Forteresse malice vaine


Forteresse malice vaine


Vénéneux rideau d'acajou


Guéridon grimace élastique


Cognée erreur jouée aux dés


Voyelle timbre immense
Sanglot d'étain rire de bonne terre


Le mot déclic viol lumineux
Éphémère azur dans les veines


Le mot bolide géranium à la fenêtre ouverte
Sur un coeur battant


Le mot carrure bloc d'ivoire
Pain pétrifié plumes mouillées


Le mot déjouer alcool flétri
Palier sans portes mort lyrique


Le mot garçon comme un îlot
Myrtille lave galon cigare
Léthargie bleuet cirque fusion
Combien reste-t-il de ces mots
Qui ne me menaient à rien
Mots merveilleux comme les autres
Ô mon empire d'homme
Mots que j'écris ici


Contre toute évidence
Avec le grand souci
De tout dire.

Les contes de Grimm

Retour à l'enfance avec ce recueil de contes choisis que je n'avais encore jamais lus sous leur forme originale. J'ai dévoré les contes de Grimm en deux jours, confortablement allongée sur le lit et emmitouflée dans la couette par ce temps froid. Un vrai petit plaisir.


J'y ai retrouvé beaucoup de contes que j'avais entendus puis lus lorsque j'étais petite : parmi ceux là, Le vaillant petit tailleur et ses "sept d'un coup !" , Les cygnes et leurs différentes versions, La petite gardeuse d'oie, La lumière bleue, Blanchette et Rosette, et L'ondine de l'étang. Parmi les plus classiques et les plus connus ici, il y a eu aussi Blancheneige ou encore La Belle au Bois-Dormant et Cendrillon dans des versions quelque peu différentes de celles que j'ai connu. Quelques autres aussi, sans qu'ils me soient familiers, ont attisé de vieux souvenirs, de par des motifs récurrents, des personnages, certaines péripéties ...

Les contes sont faciles à lire, parfois assez crus et souvent surprenants dans leur forme originelle (je pense notamment aux stratagèmes des deux sœurs dans Cendrillon, quand elles tentent en vain de faire entrer leur pied dans le petit soulier). Nous ne pouvons manquer de nous étonner, alors que nous sommes depuis longtemps habitués aux version plus édulcorées des livres pour enfants et des dessins animés. Il est intéressant de remarquer les similitudes, et les mêmes éléments qui passent d'un récit à l'autre. On se retrouve finalement face à un imposant bouquet de fleurs hétéroclites aux couleurs vives. Je regrette juste qu'il ne s'agisse que d'un petit florilège et qu'il manque donc un certain nombre de contes que j'aurais également lus avec plaisir (je précise que j'ai lu Les contes dans l'édition Folio Classique) ...

Toujours est-il que j'ai vraiment apprécié cette lecture, car je sens que quelque chose de fort se dissimule à moitié derrière les histoires merveilleuses de ces contes. Outre le fait que ces récits soient plus ou moins liés à mes lectures d'enfant, le côté excessif, dans le merveilleux comme dans l'horreur, me touche et pique ma curiosité. Il y a quelque chose qui m'intrigue dans ces récits qui semblent tous s'inscrire dans un schéma bien défini, mais qui réussissent malgré tout à broder de toutes les façons, en conservant chacun leur originalité et surtout leur étrangeté. Aujourd'hui, j'ai l'impression que quelque chose nous échappe à la lecture des contes. Nous avons en eux comme un morceau d'autrefois, un morceau de folklore un peu étranger , quelque chose que nous sommes de moins en moins capables de comprendre. J'avais déjà beaucoup aimé lire les contes de Perrault l'année dernière, mais là où chez Perrault et ses contemporains, j'y voyais surtout un amusant exercice de style, je trouve plus de spontanéité et de vigueur dans les contes que je viens de lire. C'était d'ailleurs, il me semble, la volonté clairement affichée des frères Grimm : retranscrire fidèlement les récits du folklore, afin de ne pas les laisser tomber dans l'oubli.

Enfin, je vous recommande cette lecture légère et agréable, elle m'a permis de m'évader quelque peu à un moment où j'avais véritablement besoin de poser un instant mon esprit, et de me délasser. Lire quelques contes m'a de cette façon permis de me ressourcer après avoir multiplié les lectures plus scolaires et plus conventionnelles.

Je me suis doucement promenée dans mes souvenirs, mon imagination d'alors s'est soudain éveillée, et a secoué la poussière de cendre qui recouvraient son manteau. Peut-être aussi ai-je fait quelques pas en dehors des limites, passant de l'Oniromancie aux anciens lieux de l'imaginaire collectif. Un survol plutôt qu'un voyage, mais peut-être qu'un jour, j'emprunterai de nouveau les mêmes chemins ...



Image : Chivalry - Dicksee

Musique : Bauhaus - She's in Parties


Dans un quotidien plus ou moins agité, le contexte des contrôles et des grèves à l'université, difficile de se lancer dans des lectures de longue haleine. J'ai tout de même fini dernièrement Le diable au corps de Raymond Radiguet et tenait à venir vous en parler un court instant.

C'est un livre qui, au final, me laisse un peu perplexe. Facile et rapide à lire, avec son style simple et sec, il ne me laisse pas un souvenir impérissable ... Mais je l'ai trouvé intéressant à plusieurs titres. Il me semble que ce court roman opérait un pas de plus dans le domaine des romans analysant le sentiment amoureux. Le héros, François, est un gamin de seize ans égocentrique, sans doute amoral - on ne sait au final, si on peut vraiment l'accuser. Du moins j'hésite - s'engage dans une relation adultérine avec une femme un peu plus vieille que lui et mariée à un soldat parti sur le front, dans le contexte de la première guerre mondiale. Au travers de cette relation, il en vient à détruire peu à peu sa compagne, qui par amour, accepte les moindres caprices de son amant, faisant fi des risques, des on-dit qui circulent de plus en plus, repoussant plus ou moins son mari. Il est intéressant de voir ce mélange d'innocence et de cynisme dans le caractère du jeune garçon, enfant irresponsable et jeune homme à la fois. Un ouvrage qui a fait scandale à une époque où le soldat revenu de la guerre était encore célébré, voire sacré ; ici, la guerre apparait comme la condition du bonheur des amants qui à chaque permission se trouvent séparés. Il y a de quoi rire doucement parfois, face à certaines phrases faussement naïves et déjà désabusées, face à des maximes plus ou moins innocentes disséminées ça et là. Je garde le souvenir d'une petite lecture agréable, en plein milieu des révisions et de la fatigue des jours d'automne.

"Aucun genre épistolaire n'est moins difficile que la lettre d'amour : il n'y est besoin que d'amour."

"Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent."






Victor Hugo, Le crapaud

Oh j'avais lu ce poème durant l'été. Mais je suis allée voir une conférence sur La légende des siècles il y a peu, et ce morceau fut assez longuement évoqué, certains extraits lus à voix haute. Alors à mon tour de faire partager cela, en tant que poème du mois.
Ce temps ci, je manque malheureusement de temps sur le blog, car autour de moi, tout n'est que péripétie. Maintenant que les livres ont été sauvés de l'eau et du feu, je me remettrai bientôt à la lecture ... En espérant que vous apprécierez ce poème jeté là comme un pavé dans un étang trop calme. Il est long, mais il vaut le coup de prendre un peu de temps pour le lire, je trouve ... A bientôt ;)



Le crapaud


Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident
Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent ;
Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,
Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
Grave, il songeait ; l'horreur contemplait la splendeur.
(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?
Hélas ! le bas-empire est couvert d'Augustules,
Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils ;
L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ;
L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde ; et, plein d'oubli,
Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni,
Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini ;
Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.
Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;
C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait ;
Puis une femme, avec une fleur au corset,
Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle ;
Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.
Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.
– J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ; –
Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,
Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
On a sa mère, on est des écoliers joyeux,
De petits hommes gais, respirant l'atmosphère
À pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire
Sinon de torturer quelque être malheureux ?
Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent ;
Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l'aperçurent
Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,
Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »
Et chacun d'eux, riant, – l'enfant rit quand il tue, –
Se mit à le piquer d'une branche pointue,
Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant
Les blessures, ravis, applaudis du passant ;
Car les passants riaient ; et l'ombre sépulcrale
Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,
Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait
Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid ;
Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;
Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée ;
Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,
Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave ;
Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »
Son front saignait ; son œil pendait ; dans le genêt
Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;
On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre ;
Oh ! la sombre action, empirer la misère !
Ajouter de l'horreur à la difformité !
Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,
Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,
Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,
Le trouvait si hideux qu'elle le refusait ;
Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,
Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;
L'ornière était béante, il y traîna ses plaies
Et s'y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert,
Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,
Lavant la cruauté de l'homme en cette boue ;
Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis ;
Tous parlaient à la fois et les grands aux petits
Criaient : «Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
Allons pour l'achever prendre une grosse pierre ! »
Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,
Ils fixaient leurs regards, et le désespéré
Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.
– Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles ;
Quand nous visons un point de l'horizon humain,
Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. –
Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;
C'était de la fureur et c'était de l'extase ;
Un des enfants revint, apportant un pavé,
Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,
Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. »
Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
Le hasard amenait un chariot très lourd
Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd ;
Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
Après un jour de marche approchait de l'étable ;
Il roulait la charrette et portait un panier ;
Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier ;
Cette bête marchait, battue, exténuée ;
Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée ;
Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur
Cette stupidité qui peut-être est stupeur ;
Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue
Et d'un versant si dur que chaque tour de roue
Était comme un lugubre et rauque arrachement ;
Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant ;
La route descendait et poussait la bourrique ;
L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,
Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

Les enfants entendant cette roue et ce pas,
Se tournèrent bruyants et virent la charrette :
« Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! »
Crièrent-ils. « Vois-tu, la voiture descend
Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. »

Tous regardaient. Soudain, avançant dans l'ornière
Où le monstre attendait sa torture dernière,
L'âne vit le crapaud, et, triste, – hélas ! penché
Sur un plus triste, – lourd, rompu, morne, écorché,
Il sembla le flairer avec sa tête basse ;
Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ;
Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant
Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,
Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance !
Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,
Avec sa lassitude acceptant le combat,
Tirant le chariot et soulevant le bât,
Hagard, il détourna la roue inexorable,
Laissant derrière lui vivre ce misérable ;
Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,
Un des enfants – celui qui conte cette histoire, –
Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,
Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

Bonté de l'idiot ! diamant du charbon !
Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !
Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres
Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,
Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.
Ô spectacle sacré ! l'ombre secourant l'ombre,
L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,
Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,
Le damné bon faisant rêver l'élu méchant !
L'animal avançant lorsque l'homme recule !
Dans la sérénité du pâle crépuscule,
La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur
De la mystérieuse et profonde douceur ;
Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle
Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle ;
Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,
Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,
Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange
Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,
Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,
Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.
Tu cherches, philosophe ? Ô penseur, tu médites ?
Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?
Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour !
Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour ;
Quiconque est bon habite un coin du ciel. Ô sage,
La bonté, qui du monde éclaire le visage,
La bonté, ce regard du matin ingénu,
La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,
Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
Est le trait d'union ineffable et suprême
Qui joint, dans l'ombre, hélas ! si lugubre souvent,
Le grand innocent, l'âne, à Dieu le grand savant.

Musique : Noir Désir - L'homme pressé

Travaux de rénovation.

Excusez les "poussières de blog" qui traînent ça et là ... J'essaie d'améliorer quelque peu certaines choses (je pense notamment aux classifications, je voudrais faire un classement plus représentatif) Quelques petites améliorations en vue, mais je viendrai reparler de mes lectures très prochainement, promis ;)

En attendant, n'hésitez pas à me soumettre vos suggestions pour ma liste du challenge ABC 2008. Je cherche notamment des auteurs européens du XIXème siècle dont le nom commence pas O, P ou Q, je n'ai pas encore réussi à trouver la moindre occurence.
Avant de m'eclipser et de retourner à mon petit travail de dépoussiérage, je ne saurais que vous recommander une idée de swap qui me semble très intéressante, à savoir le swap d'Aelys, Petit à petit. Visiteur curieux, amateur d'échanges ou de nouvelles connaissances, va y jeter un oeil.

Image : Corot




Qui a dit qu'illustrer Le Rouge et Le Noir par un tableau de Rothko était -sinon anachronique- de mauvais goût ?

Sans amorcer de réflexion sur la lecture universelle et la place du ressenti du lecteur, entité subjectif devant un livre tiré de son temps, je me lance donc dans ce petit billet à propos de ce grand roman que - honte, infamie !- je n'avais pas encore lu. C'est à présent chose faite et je ne regrette vraiment pas.

Je crois pouvoir dire que Stendhal est un auteur passionant, au vu de ce roman très riche mais également de ses autres productions, un peu moins connues. Au carrefour de deux temps, précurseur du réalisme (sans être lui-même un écrivain réaliste comme on se plaisait à nous le dire au lycée), héritier du romantisme dont il ne parvient pas à se détacher tout à fait. C'est quelque chose que l'on sent dans le Rouge et le Noir, cette chronique de 1830 qui balaie une époque figée, emprisonnée dans
le carcan des peurs et des convenances. Julien Sorel est un ambitieux nourri des Mémoires de Napoléon, avide de grandeur et de reconnaissance.

La première partie du roman se déroule à Verrières, petite ville de Province avec ses notables et leurs petits projets, calculs. Atmosphère baignée de fadeur et de médiocrité. Julien y rencontre toutefois Mme de Rênal, et un amour assez improbable se construit entre ces deux personnages. Un amour causé plus par le malentendu, les hasards heureux que par la séduction. Ensuite, dans la deuxième partie, nous voilà à Paris (après un passage au séminaire à la fois pesant et lourd de sens), dans une noblesse rigide qui s'ennuie dans ses poussières. Le Rouge et le Noir raconte l'ascencion de ce jeune homme plein d'idéaux qui ne sai
t finalement pas bien ce qu'il veut, qui voudrait peut-être juste réussir sa vie, à une époque où cela semblerait impossible. Tout cela accompagné d'une critique sous-jacente de la société de la Restauration, pleine d'ellipse et d'allusions. Il est sans doute recommandé d'avoir quelques notions d'histoire pour comprendre véritablement cette oeuvre, mais elle demeure également significative pour n'importe quel lecteur. Du moins à mes yeux. L'action se déroule sous les yeux de Julien, le plus souvent à travers son regard.
Le décor est un bien vaste tableau aux coups de pinceaux tour à tour délicats et ravageurs, mais qui nous empêche de nous concentrer sur le protagoniste et les jeux de lumière qui le concernent ? Uniquement lui, et son destin tragique, en savourant cette peinture évanescente du siècle qui se profile tout autour sa
ns forcément en sentir les nuances ?

Il s'agit en effet d'un roman très intéressant, avec différentes vérités, différents miroirs sur des sentiers divers. Une lecture un peu longue -même si j'ai lu ce livre à grande vitesse, happée que j'étais par ce roman- mais édifiante, et qui ap
pelle une autre lecture et une autre encore.
J'essaie de faire court, mon but ici n'est pas de faire un exposé, juste de décrire ce que j'ai pu ressentir en lisant ce roman. Eh bien, c'était un sentiment d'exaltation et d'étouffement à la fois, en suivant le destin de ces personnages menés aussi fine
ment.

En fait, si j'ai choisi Rothko plutôt qu'une image bien plus parlante pour illustrer ces mots, c'est qu'il me semble que Le rouge et le Noir est une oeuvre difficile à cerner et presque impossible à étiqueter. J'ai donc laissé place à l'abstrait, et je retourne à mes lectures-investigations - car Stendhal est au programme d'une option que j'ai prise. Je compte relire La Chartreuse de Parme prochainement, livre trop rapidement expédié en s
econde et lu sans doute trop tôt. J'ai des envies de redécouverte, en ce moment.

Musique : Pain Of Salvation - Flame to the Moth

J'ai eu entre les mains un tout petit livre bleu que l'on peine un peu à prendre pour un ouvrage de philosophie. C'est un ami qui me l'a prêté, et à présent, je tarde à le rendre, car je sens qu'il me faut le relire. Il s'agit d'un livre simple et sobre, au langage épuré ; il fut donc assez rapide et agréable à lire. Je dis assez rapide car il me semble important de prendre son temps pour la lecture de cet essai. Souvent, je levais le nez des pages, regardais autour de moi, et réfléchissais un peu. A ce que je venais de lire, à mes souvenirs, à ce que cela signifiait pour moi.

Je pense qu'on se retrouve tous un petit peu dans ce livre, qui traite de l'humanité, de ce dur métier d'être homme. Je n'ai pu m'empêcher de voir des bribes de mon propre passé, de mes propres problèmes pendant que je lisais. Cela m'a fait craindre de passer à côté de quelque chose, mais j'avais aussi presque toujours un exemple concret et personnel sous la main pour comprendre les choses. Moi qui ne réussis pas bien à comprendre dans l'abstraction, je me sentais toucher le fondement même du problème, les jours où le corps flanche, et où la volonté vacille. Il n'y a pas à dire, cette lecture m'a ébranlée. Mais elle me conforte aussi dans une forme d'espoir et d'optimisme que l'auteur a réussi à faire passer. C'est un livre simple et touchant, invitant au questionnement, à la réflexion ... Et surtout à l'espoir.

"La force du faible", préface d'Onfray pour Le métier d'homme



Musique : Pain Of Salvation -Idiocracy


Avant, de Rimbaud, je ne connaissais que le sage et tragique dormeur du val, que j'avais appris par coeur dans une classe de primaire. C'est un peu plus tard, au lycée, que j'ai découvert la richesse de ce poète alchimiste des mots. Je le rencontre souvent, aux détours d'un contrôle, et il me porte toujours chance. Ce n'est pourtant pas le sonnet que j'ai commenté plusieurs fois en jour d'examen (Le Mal) ni mon poème favori (Le bâteau ivre) que je propose aujourd'hui. Je préfère déposer ce poème de renaissance et de lumière, un poème qui va lui aussi loin dans la construction - je devrais dire l'orfèvrerie- de la phrase. Pour un Septembre engrisonné, j'offre donc simplement une "Aube". Bonne lecture ;)


Aube

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Musique : Sparks - Falling in Love with Myself Again

J'ai fait une bêtise cette nuit. Je me suis offert une nuit blanche pour terminer un roman. Ce n'est vraiment pas raisonnable, mais je me suis laissée prendre au jeu et, complètement immergée dans l'histoire, je n'ai finalement pas su m'arrêter. Billet découverte, pour ce livre émergeant d'un colis-surprise, ouvrage que j'ai ouvert dans un mélange de curiosité et d'appréhension pour finalement ne plus savoir le refermer.


Résumé (et début de la 4ème de couverture) Londres, 1862. A la veille de ses dix-huit ans, Sue Trinder, l'orpheline de Lant Street, le quartier des voleurs et des receleurs, se voit proposer par un élégant, surnommé Gentleman, d'escroquer une riche héritière. Orpheline elle aussi, cette dernière est élevée dans un lugubre manoir par son oncle, collectionneur de livres d'un genre tout particulier. [...] Héritière moderne de Dickens, mais aussi de Sapho et des Libertins, Sarah Waters nous offre une vision clandestine de l'Angleterre victorienne, un envers du décor où les héroïnes, de mariages secrets en amours interdites, ne se conduisent jamais comme on l'attendrait. Un roman décadent et virtuose.Je tiens à dire que ma Swappeuse avait raison, il vaut mieux de ne pas lire la suite de ce résumé, qui en révèle bien trop et ne reflète pas, à mon goût, la véritable teneur du roman. C'est un résumé assez étonnant finalement que nous donne cette quatrième de couverture, révélant des éléments de la fin, et faussant la perception du lecteur ...

J'en viens donc à mon avis concernant ce livre. Inutile de préciser qu'il m'a plue, je n'aurais pas sacrifié mes précieuses heures de sommeil si je n'avais pas été entièrement happée par cet univers. Ce livre fait écho aux classiques de la littérature anglaise du XIXème siècle et aux ressorts dramatiques des romans feuilletons. Miroir à fantasmes, qu'ils soient d'époque ou non (entre l'asile d'aliénées, les exécutions, les mariage clandestin, les trahisons successives et les enfants voleurs du Borough, on se retrouve pris dans un vrai tourbillon scénaristique, aux rebondissements aussi dramatiques qu'inattendus). Oui, j'ai pensé à la passion pour le feuilleton des journaux, à ses titres et ses illustrations évocateurs, sachant aiguilloner la curiosité là où elle est la plus sensible. L'écriture est à la fois simple et élégante, on sent que l'auteur joue et jongle avec des influences diverses, et on plonge à la fois dans un roman d'époque et un ouvrage contemporain. L'ambiance de l'Angleterre victorienne me semble bien restituée, construite pas à pas, à travers de multiples détails, un argot populaire, et permettant des scènes d'intimité entre les personnages d'une rare force. Nous découvrons ce récit par la voix de Sue Trinder (en parties une et trois) avec au centre, comme encadrée, une partie à travers le regard de Maud Lilly. Il s'agit, comme je l'ai dit, d'un roman à rebondissements, où tout se métamorphose, où des secrets enfouis éclatent au grand jour, où finalement chaque élément est une pièce d'un immense puzzle dont l'immensité est finalement révélée, un peu avant la fin. C'est une fin étrange que celle de ce roman, car une fois la vérité révélée, on ressent d'autant plus le poids de la trahison des personnages et de l'ignorance du l'héroïne. On se fait avoir, et on se laisse aller malgré soi à ces ficelles tirées d'une main de maître. Amours interdites, trahisons, révélations, violences et dangers. C'est finalement simple, mais on s'y laisse prendre, parce tout est pensé et décrit minutieusement, dans une illusion de lenteur, alors que chaque élément réapparaît soudain sous la lumière des révélations. Contrairement à ce que laisse croire la quatrième de couverture, l'amour entre les deux jeunes filles n'est pas absolument central dans l'oeuvre, car dépassé par un complot bien plus général. Le sentiment et le désir qu'elles ressentent l'une pour l'autre est certes suggéré mais dissimulé par les intérêts, par la haine et la volonté de vengeance. Oui, ce roman a un côté érotique, esquissé à certains instants à des passages clés du récit, mais ce n'est absolument pas un aspect majeur de l'oeuvre. Je préfère sans doute que beaucoup de choses passent dans le sous-entendu, le non-dit, le désir émanant de la beauté d'un geste ou d'un regard, le cheminement amoureux finalement peu représenté et éclatant soudain au jour, comme ... Une autre de ces révélations qui ponctuent, qui épicent ce roman.

Un moment de lecture agréable et passioné, aux décors d'un autre temps, empli de suspense, de beaux mots, avec des héroïnes hautes en couleur.





Image : Adaptation filmée de l'oeuvre
Musique : Devin Towsend - Hyperdrive (Ziltoïd)

Pierrots I , Jule Laforgue

Ce poème là, je l'ai découvert au lycée, grâce à ma prof de latin. La sonnerie était passée, les affaires de cours avaient déjà disparu au fond du sac, mais en partant, on ne peut s'empêcher de demander ce que contenaient les pochettes de cours sur le bureau. Elle nous a répondu que c'était un groupement de texte pour ses secondes, autour du thème du clown et du Pierrot. Intriguée, car c'est un thème que j'aime, j'ai lu. Il y avait celui de Verlaine, un ou deux autres et ... Celui-là. Je l'ai perdu finalement, oublié le nom de l'auteur, pressée de partir. C'est Internet qui m'a aidée à le retrouver. C'est donc le poème du mois d'Août, en ces grisailles quotidiennes, que j'offre aujourd'hui.

Pierrots, I

C'est, sur un cou qui, raide, émerge
D'une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d'hydrocéphale asperge.

Les yeux sont noyés de l'opium
De l'indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.

Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.

Campant leur cône enfariné
Sur le noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d'oie
Et froncent en trèfle leur nez.

Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
À leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.

Ils vont, se sustentant d'azur !
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d'oeufs durs.

Ils sont de la secte du Blême,
Ils n'ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent : " Tout est pour le mieux,
" Dans la meilleur' des mi-carême !



Image : Emil Jannings dans L'ange Bleu
Musique : Cinema Strange - Catacomb Kittens

Résumé : Le récit est celui d'une jeune femme, gouvernante de deux orphelins, beaux, sages et adorables. Secrètement amoureuse de son employeur - l'oncle des enfants - , elle lui a promis de ne jamais l'impliquer dans l'éducation des deux petits. Elle part donc pour une grande et vieille maison de campagne, qui se révélera hantée par deux fantômes malveillants, les spectres d'anciens domestiques, sombres, antipathiques et semblant vouloir s'en prendre aux enfants.



Le tour d'écrou est un conte macabre magistralement mené, à l'écriture agréable et détaillée. James parvient sans peine à distiller la peur, subtilement, et finit par disparaître à la fin de l'histoire, en laissant toutes les clés à un lecteur empli de doute. Il s'agit d'un récit ambigu, et l'on ne saura finalement jamais s'il y a bien eu des revenants, ou si tout n'a été que le fruit de l'imagination morbide de la gouvernante. Sans cesse, à la lecture, on oscille entre l'une et l'autre option ; on se prend à soupçonner la trop grande perfection des enfants qui nous apparaissent diaboliques au détour d'une phrase avant de nous reconquérir d'un sourire angélique. On prend parfois ses distances face à l'hystérie et la paranoïa de la gouvernante, avant de frissonner à cause d'une ombre entrevue par la fenêtre. Je me suis laissée prendre au jeu alors que je lisais en pleine nuit, enveloppée des brumes du silence, et complètement absorbée par ce conte terrible. Ce livre m'a rappelé finalement un film que j'avais vu il y a quelques années, Les autres. J'ai cru lire qu’il s'était un peu inspiré de cette histoire. On retrouve cette ambiguïté dévorante, ce sentiment de solitude de la protagoniste face à des phénomènes qui la dépassent et à l'incompréhension des autres personnages. En revanche, la chute est très différente car le film révèle le surnaturel - un surnaturel inattendu, mais il est bien là. Le livre, lui, nous jette cette fin brutale, et nous laisse avec des interrogations et des angoisses plein la tête. C'est un véritable jeu de lumières et d'illusions que cette nouvelle étrange et dérangeante, où les scènes ensoleillées de campagne dissimulent des pendants bien plus sombres et fantasmagoriques.


"Il y a des obscurités accidentelles qu'il faut dissiper [...] Mais il est aussi une obscurité essentielle qui appartient à l'oeuvre en tant que telle. Et celle-là, loin d'être supprimée, doit être goûtée dans son charme trouble. On n'éclaire pas le clair-obscur, ce qui reviendrait à le dissiper, on doit se contenter d'en jouir. L'ambiguïté se joue, dans le Tour d'Ecrou, entre la réalité et l'illusion du surnaturel."
Extrait de Louis Vax, Art et littérature fantastiques.



Musique : Opeth - To Rid The Disease
Image : Travis Smith - Opeth's Artwork

[Le poème du mois]


Pour éviter à ce blog de s'assoupir trop longuement à l'avenir, je me propose d'y déposer un poème différent chaque mois. Ce blog se transformera à l'occasion en écrin-souvenir où je pourrais évoquer une poésie qui compte pour moi. Cela ne m'empêchera pas de continuer mes billets sporadiques à propos de mes lectures ni de parler poésie dans d'autres occasions (découverte d'un recueil, d'un auteur, etc.) Ici, c'est le poème dans son unité, détaché des exposés savants et dans sa plus grande liberté que j'ai envie d'exposer.

A présent, je vais fouiller dans mes cartons, dans mes recueils et - surtout !- dans mes souvenirs, pour vous proposer d'ici peu le poème du mois d'août. A bientôt =)



Musique : Blackfield - 1,000 people
Image :
Museless Shinigami


Résumé pioché sur Internet, juste-comme-ça : Jeanne, dix ans, voyage beaucoup avec son frère aîné Thomas, quatorze ans. Leurs parents, divorcés, vivent chacun d'un côté de l'Atlantique. Un jour qu'ils se rendent en Amérique, le frère et la sœur sont pris dans une tempête inouïe ; leur bateau fait naufrage. Seuls rescapés, Jeanne et Thomas échouent miraculeusement sur une île inconnue. C'est alors qu'ils réalisent qu'ils sont devenus muets, privés de mots : ils ne peuvent plus parler ! Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète et charmeur, ils vont découvrir un territoire magique, où les mots sont des êtres vivants, où ils ont leur ville, leurs maisons, leur mairie et leur… hôpital ! Une promenade à laquelle Jeanne vous convie.

Un petit livre très rapide à lire, tellement que je reste sur ma faim. C'est un petit roman à parfum d'envol, ou devrais-je dire, de survol. Un joli conte certes, qui fait passer un peu l'amour des mots, des locutions rares et oubliées, tout en critiquant l'enseignement du français aujourd'hui, abstrait, incompréhensible et -surtout- froid. Le message véhiculé par ce livre me touche, et me donne envie, comme la Nommeuse, de feuilleter le dictionnaire en prononçant les mots tout haut. L'écriture est simple, épurée, parfois familière. Ça doit être ça, le style me semble un peu poussif, et finalement beaucoup de phrases prometteuses ne me plaisent pas. Je les trouve souvent un peu bancales, maladroites, tristes dans leurs habits de fête. Il me manque quelque chose. À la suite de cette lecture, j'ai pourtant lu les deux autres livres traitant de ce thème : Les chevaliers du subjonctif et La révolte des accents. Au final, je n’adhère pas vraiment parce que j'y pioche la beauté du message sans pour autant vibrer comme j'aurais pu le faire en entendant cette célébration des mots et de la langue. Pour cette ode au français, j'aurais aimé davantage de jeu, davantage d'amour et d’émotion.



Musique : Porcupine Tree - Blackest Eyes

{Si vous n'avez pas lu ce livre, cette note révèle des éléments de l'intrigue, et de trop nombreuses pistes sur la fin du roman. J'avais besoin d'en parler. Toutes mes excuses.}

Je n'écris pas régulièrement, non. J'ai besoin d'attendre, parfois, que les mots viennent, parce qu'on n'a pas toujours quelque chose à dire sur le dernier livre lu. Ma critique de ce roman là attend depuis longtemps, pour tout dire.
C'est un livre qui m'a étonnée par sa violence. Esthétique, morale et psychologique. Emily Brontë nous livre des personnages torturés, ravagés par leur passion et par leurs souffrances. Le non-dit, le regret hantent les protagonistes. Le passé et ses fantômes se font opressant, tout au long de l'oeuvre, et au delà des générations. C'est l'histoire d'une vengeance, celle de Heathcliff, bohémien recueilli par une famille anglaise, une vengeance par delà la mort, par delà les générations. Ce personnage est fascinant par sa puissance, par toute la souffrance et la frustration qui émanent de lui. Méthodiquement, il a brisé un à un chaque être des deux familles, comme si la vengeance était le seul fil qui le retenait à la vie. Il échouera finalement, quand la fille de Catherine ne répètera pas l'erreur de sa mère ; il lâchera prise au bout d'un long combat mené tout au long de sa vie, et mourra. L'atmosphère dans laquelle baigne ce roman est étrange. Malsaine, violente, presque surnaturelle également. La lande anglaise, les bourrasques de vent, les tempêtes semblent exprimer tous ces tourments de l'âme dont souffrent les personnages du livre. Un roman magistral, qui nous tient en haleine jusqu'aux derniers mots -où, très soudainement, après des années et des années d'obscurité, on est à la fois soulagé et ébloui par ce début d'éclaircie - et qui nous plonge violemment dans cette Angleterre reculée du début XIXème siècle, presque hors du monde.


Musique : Marillion - Invisible Man

Biblio-Swap {Journée Sourire}

Je ne poste pas assez régulièrement, même si j'ai lu pas mal depuis le dernier Harry Potter, je ne suis pas quelqu'un de très constant, moi, je papillonne ... Mais là, ce n'est pas d'un livre dont je vais parler. Non, aujourd'hui, c'est une ~Surprise~ qui occupe cette note. Je m'étais inscrite au Swap du forum Bibliofolie (Le lien est en bas à gauche, suivez mon regard ^^), mais quand j'ai reçu un avis de la poste, je n'ai pas tout de suite fait le lien. Alors je suis allée à la poste, nez dehors, jour pluvieux. C'est après un temps d'attente que j'ai reçu le grand colis tout vert, que j'ai pris, à plein bras. Je l'ai serré contre moi, pour ne pas le faire tomber, et je suis sortie sous la pluie, le sourire aux lèvres. Je me suis sentie comme une gamine devant un gros paquet bien emballé.


J'ouvre. Une petite enveloppe rouge, mais je n'ai pas le droit de l'ouvrir avant d'avoir déballé les paquets, alors toute tremblante, je déballe, déballe. Ce fut vraiment une surprise très agréable, avec de très bonnes perspectives de lecture.
Le colis contenait donc :

  • Du bout des doigts, de Sarah Waters. Je ne connais pas du tout, mais le cadre (Angleterre, XIXème siècle) me plaît énormément, et la couverture m'attire. Je trouve le tableau choisi out à fait charmant.
  • Nadja, d'André Breton. Que je me promets de lire depuis une éternité sans jamais l'avoir ramené un jour chez moi, merci.
  • Poèmes choisis de Byron, édition bilingue s'il vous plaît ! Je pourrais donc m'évader dans la beauté des mots originaux tout en ne me heurtant pas à des incompréhensions et autres problèmes de vocabulaire.
  • Mais aussi ... Des caramels au beurre salé, véritablement délicieux ; et un marque-page bucolique et mignon : "Le bonheur de lire". Moi qui apprécie de lire dans un jardin, l'image me touche beaucoup. Enfin, la petite carte dans l'enveloppe rouge mignonne et au toucher-papier tout doux.

A présent, je me dois de reprendre mes lectures, d'écrire sur les mots passés, d'anticiper les lectures futures. Oh, je suis impatiente de commencer les livres que je viens de recevoir et de découvrir. Je lirais tout cela au plus vite promis, et je ne manquerais pas de consigner un petit mot là-dessus. Encore merci =)

Musique : Klaus Nomi - Total Eclipse

[Aucun spoil dans cette note, je réécrirais un mot là dessus après la sortie française.]


J'ai lu le premier tome de Harry Potter à l'âge de 11 ans. Au tout début du livre, je ne voyais pas trop où l'auteur voulait en venir, je trouvais ça assez long, j'avais même ressenti l'envie d'abandonner cette lecture, pour autre chose ... Puis soudainement, j'ai plongé dans cet univers, dans cet autre quotidien, avec ses ennuis, ses habitudes, ses cours, et ses aventures. Je suis partie, loin de ma vie, emmenée par les mots, et j'ai rêvé. J'ai dévoré les trois premiers tomes sortis, puis il a fallu attendre ... J'ai réservé le tome 4 dans ma librairie, pour être sûre de l'avoir à temps. J'ai découvert, jeune encore, le premier film, les premières photos des jeunes acteurs, et ... Une certaine déception, il est vrai. Puis le tome 5, le tome 6 ... Aujourd'hui - hier, pour tout dire - fin du cycle, je clos le dernier livre, terminant une sage commencée alors que j'entrais tout juste au collège. Maintenant je suis à l'université, à traîner ma drôle de vie avec des péripéties habituelles. C'est étrange. J'ai un regard plus sévère qu'autrefois, alors ce livre là, il m'a plu, beaucoup, mais je lui reproche quelques maladresses aussi. Défauts dans le rythme, une ou deux pirouettes narratives qui m'ont un peu gênée. Une dernière note à sourire et à soupirer, parce que maitenant, c'est fini ...

Maintenant, c'est une page de ma vie qui se tourne. C'est un peu trop emphatique, à dire comme ça, mais ça n'en reste pas moins vrai, après tout. Depuis collégienne qui écrivait sa première fanfiction, il y a quand même eu beaucoup de choses vécues. Sept ans, ce n'est pas grand chose dit comme ça, mais en fait, à une échelle personnelle, c'est quand même beaucoup. Je rangerais le livre, sagement, dans la plus basse étagère de ma bibliothèque, à côté des autres. Il y a comme un parfum de nostalgie et de plénitude, quand je me dis, en caressant la couverture "Voilà, maintenant, c'est terminé."


Image : Gold Seven
Musique : Porcupine Tree - Way Out Of Here

J'ai fini il y a quelques temps un grand pavé noir aux allures de livre de sorcellerie. Les rares fois où je me suis promenée, le livre sous le bras, on m'a regardé étrangement, avec mes fripes sombres et mon gros livre bizarre. Qu'en est-il donc, de ce roman, dont j'ai entendu parler un peu partout ?

L'histoire, comme ça : Il y a des siècles de cela, du temps où la magie existait encore en Angleterre, le plus grand magicien de tous était le roi Corbeau. Enfant d’homme élevé par des fées, le roi Corbeau mêla sagesse féerique et humaine raison pour fonder la magie anglaise. En 1806, année où commence le roman, il n’est plus guère qu’une légende. L’Angleterre est gouvernée par un roi fou, Lord Byron bouleverse les mœurs autant qu’il révolutionne la poésie, les guerres napoléoniennes ravagent le pays… et plus personne ne croit à la pratique de la magie. Or voici que Mr Norrell, le reclus de l’abbaye de Hurtfew, lance un défi aux magiciens théoriciens qui pullulent dans le pays : il prouvera qu’il est le seul véritable magicien du pays. Dans une scène éblouissante, il prête parole et mouvement aux statues de la cathédrale d’York. La nouvelle du retour de la magie en Angleterre se répand jusque dans les frivoles salons londoniens. Pédant, prétentieux, Mr Norrell devient pourtant la coqueluche de la noblesse londonienne. Mais lui veut davantage : aider le gouvernement dans sa guerre contre Napoléon. Il bloque les Français en rade de Brest grâce à une immense flotte anglaise composée de navires nés de la pluie, et dote les côtes britanniques de charmes protecteurs. Aider le royaume d’Angleterre n’est pas l’unique obsession de Mr Norrell. Car il veut aussi, et surtout, éliminer tout rival possible. C’est compter sans la prophétie : Deux magiciens paraîtront en Angleterre. Le premier me craindra ; le second de me voir brûlera. Et bientôt il croise sur son chemin un brillant jeune magicien, Jonathan Strange. Ce dernier est charmant, riche, un brin arrogant, mais imaginatif et courageux. Mr Norrell, séduit, le prend pour élève. Ensemble, ils éblouissent le pays de leurs exploits. Mais leur association tourne vite à la rivalité…

J'ai mis du temps à le terminer, car il est assez difficile de plonger dedans dès les premiers mots. L'entrée et l'immersion m'ont toujours paru assez poussives, en vérité. Cependant, c'est un livre agréable, un divertissement de qualité. On trouve tout au long de la lecture un certain "esprit anglais" empruntant aux tons du XIXème siècle, à certaines références de l'époque ; le plongeon historique est amusant. A travers les personnages, les différents milieux, on carresse le lecteur dans le sens du poil. Ajoutons à cela un peu de magie, et du mystère : oh, l'intrigue intéresse, l'auteur éveille notre curiosité malgré nous, et à la fin du livre, on se rend finalement compte de l'importance des pions évoqués ça et là tout au long du récit. Tout se met en place progressivement sans que l'on s'en aperçoive. Une galerie de personnages intéressante mais qui aurait sans doute mérité d'être un peu mieux étoffée ; on regrette parfois un certain manque de détail, ou un ton un peu trop allusif. Comme l'on peut déplorer certaines longueurs à certains points clefs du roman. En vérité, j'ai à redire à ce livre, mais en même temps je l'ai beaucoup aimé, et il y a certains passages où j'étais bien incapable de décoller le nez des pages et de retourner à la réalité. L'époque me plaît, le sujet m'intrigue. Que restait-il pour me déplaire ? Un discours trop élogieux et une bien trop bonne réputation, peut-être. En tant que livre sans prétention, je l'aurais jugé excellent. Quand on lit en quatrième de couverture une référence à Tolkien et une autre à Austen, forcément, on reste un peu plus froid. Cela n'en reste pas moins une très agréable lecture, qui m'a transportée dans un monde peu lointain et très imaginaire.

Sourire, à l'apparition du personnage de Lord Byron, en fin de livre. Déception pour les dernières pages, quelque chose m'a soudain manqué, je ne saurais dire quoi.

Juste un petit billet sur cette nouvelle que j'ai lue il y a quelques temps. Je ne connais pas vraiment le style de Sand, ni ses romans. Toujours est-il que j'ai découvert le récit court et cruel de la vie médiocre d'une provinciale. Pauline rêve, et Pauline jalouse Laurence, belle actrice, auréolée de gloire et de célébrité. Pauline, c'est nous, ancrés dans nos habitudes, à vouloir à tout prix sentir les lumières et les considérations glisser sur notre peau, avant de hurler secrètement de nos brûlures. Ce portrait un peu amer de cette provinciale dévorée de principes, c'est toujours un peu nous quand nous nous disons que nous aussi, si nous avions eu les opportunités, nous aurions réussi. Le texte est écrit simplement, la nouvelle se lit d'une traite, comme ça, dans un après-midi pluvieux. On doute de l'amitié, on plaint Pauline et on la déteste en même temps, tout en se doutant au plus profond de nous que l'on tient plus d'elle que de l'autre, image d'une parfaite réussite et d'une intégrité exemplaire. Il s'agit d'une histoire de l'échec et des espoirs déçus, une chronique soudaine et douce-amère d'un lien humain qui se fissure, et d'un réel aveuglement.



Image : Ewa Brzozowska

Impératrice, Shan Sa

Quatrième de couverture :
"Elle est née dans la fabuleuse dynastie Tang du VIIe siècle. Elle a grandi au bord du fleuve Long, où elle apprenait à dompter les chevaux. Elle est entrée au gynécée impérial où vivaient dix mille concubines. Elle a connu les meurtres, les complots, les trahisons. Elle est devenue impératrice de Chine. Elle a connu la guerre, la famine, l'épidémie. Elle a porté la civilisation chinoise à son apogée. Elle a vécu entourée de poétesses, de calligraphes, de philosophes. Elle a régné sur le plus vaste empire sous le ciel, dans le plus beau palais du monde. Elle est devenue l’Empereur Sacré Qui Fait Tourner La Roue d’Or. Son nom a été outragé, son histoire déformée, sa mémoire effacée. Les hommes se sont vengés d’une femme qui avait osé devenir empereur. Pour la première fois depuis treize siècles, elle ouvre les portes de sa Cité interdite."

L'écriture coulait, romancée et poétique à la fois. Ce fut un livre agréable à lire et à parcourir, qui m'aura tenue en haleine trois jours. Décrivant avec une certaine finesse psychologique les personnages, leurs sentiments, leurs complots ; nous narrant une montée progressive au pouvoir, de presque-rien à presque-Dieu. Par ce livre, j'ai également découvert des facettes inconnues de l'histoire de Chine, sans savoir quelle part de réalité accorder à cette histoire. Pour tout dire, je ne l'ai considéré que comme un simple roman, instrument d'évasion facile. Cependant, il y avait également quelques lourdeurs dans cette narration, quelques passages où mon regard sautait. Le long cortège du roi en pélerinage me paraissait lent et hypoerbolique, ou tout simplement sans utilité. La fin du livre s'est trainée, fait attendre, mimant sans doute les dernières années de vie, grises et lentes face aux déchaînements de la jeunesse. Lecture agréable, mais qui ne laissera pas de souvenir impérissable, à l'instar d'un autre roman du même auteur que j'avais lu il y a quelques temps : La joueuse de go. Plaisant, mais je ne m'en souviens plus véritablement aujourd'hui.



Dans ce recueil, se succèdent divers courts récits, écrits d'une main de maître, dans une langue parfaitement maîtrisée. Difficile de donner un quelconque résumé de ces oeuvres au pluriel, où pourtant se retrouve le motif de la femme morte, des objets animés, ou des êtres sortant de leur tableau. L'humour ou la mélancolie ne sont pas absents de cette mosaïque d'histoires courtes, où l'étrange demeure toujours, et dans toutes ses nuances.

Je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre,
car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.
La cafetière

L'auteur réussit à nous prendre doucement par la main et à nous emmener dans son époque. Ou dans d'autres univers : chambres baroques, costumes à la française, vieille Italie, ou plus loin encore, dans l'antique Orient et ses effluves d'encens. C'est la femme, la belle disparue, qui nous y emmène, dans son étrangeté de fantôme ravissant, vision palpable à la froide peau de serpent et au regard brillant; présente mais néanmoins inaccessile. L'oeuvre semble hantée toute entière par cette question de la mort et de l'éternité. Bonheur inaccessible, car l'homme aime à chaque fois un belle disparue, une belle qui s'évapore ; née de ses rêves d'opium, de ses fantasmes d'artiste. Mais au réveil, comme une trace soudaine qui laisse planer le doute, malgré tout. Et on a envie d'y croire, à cette jolie jeune fille, succube, willis ou vision diaphane ... et presque inoffensive. Qu'a-t'elle fait de mal, à part voler un peu au personnage son goût de la vie, et son espoir en un futur heureux ?


Un livre qui nous emporte, nous ausi, dans cette ivresse des autres mondes, qui nous laisse au coin des lèvres ce petit sourire amusé et triste à la fois. L'on se surprend nous aussi à rêver à notre propre fantôme à nous, avant de nous rappeler que, décidément, au XXIème siècle, cela ne se fait plus ... J'ai lu ce livre sous une brise douce et un soleil brillant, mais je me suis crue dans ces longues soirées d'hiver enveloppées de brume. Les descriptions nous font palper des objets insolites et embrasser des rêves immatériels. C'est dans des moments comme ça que l'on se dit qu'écrire, c'est finalement être magicien.

Image : Andy Julia

Je demeure bêtement studieuse pour l'instant, et m'attaque aux oeuvres évoquées en cours. Irrémédiablement, cela me donne envie de m'y plonger, par curiosité, pour savoir ce que cela donnait. C'est ce que j'ai fait avec Une Maison de Poupées, drame en trois actes, emblématique du réalisme scandinave.

En deux mots ... La pièce raconte l'histoire de Nora, jeune femme insouciante, mariée à Torvald Helmer et mère de trois enfants. Torvald vient de recevoir une promotion, le foyer vit en harmonie. Seulement, Nora avait emprunté à un homme, quelques années auparavant, sans le dire à son mari et en imitant une signature ; Torvald devenu directeur de banque renvoie alors l'homme même qui avait reçu le prêt. La situation est délicate, mais au troisième acte, le couple s'en sort. Seulement, la situation révèle à Nora sa condition de femme-enfant, cantonnée à un rôle de poupée et après une discussion avec son mari, quitte la maison afin de se réaliser par elle-même.


Durant les deux premiers actes, on vit à travers l'angoisse de cette jeune femme, parfois légère et exaspérante, parfois grave et soudain lucide sur sa situation. Finalement, le constat amer qu'elle n'est qu'un oiseau chanteur au plumage doré. Prendre conscience de sa propre limite, de sa contingence est douloureux, et c'est exactement ce que Nora vit. Objet de représentation, poupée au sourire enjôleur, enfant au corps de femme.

Helmer. - Je suis sauvé ! Nora, je suis sauvé ?
Nora. - Et moi ?

Première pièce qui a nourri le féminisme, le dernier acte se cloture par une porte qui claque, violemment, silence concluant le drame. Dur, même pour un lecteur du XXème siècle, de voir la protagonniste s'échapper des cadres et piétiner de ses prises de conscience un fade happy end. On ne sait ce qu'il adviendra, on rêvasse même en tant que spectateur habitué des téléfilms et autres sensibleries, on s'accroche au même espoir qu'Helmer, qui n'avait pas compris, jusqu'à cette porte qui se ferme, ce rideau qui tombe lourdement, et nous laisse en proie à d'horribles doutes. Une très belle pièce qui me donne envie de lire les autres, et que j'aimerais voir représentée, bien que Nora virevolte déjà dans ma tête à sa façon.



Musique : JBT - Peeches & Cream
Image : bowiebookgirl

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