Tropismes.



Derrière ce titre énigmatique, un recueil de textes courts, non dénués de poésie, écrits de 1932 à 1933. S'y déroulent des scènes en apparence anodines, sans personnages définis : une réunion de jeune femme en ville, un repas de famille, un vieil homme traversant la route avec un enfant. Jamais de nom, toujours ces "il(s)" ou "elle(s)", figures indéfinies dans lesquelles, pourtant, on croit toujours déceler quelque chose de connu, quelque chose d'un membre de notre entourage. Ce qui relie ces textes ? Ce que Nathalie Sarraute a appelé le "tropisme", "ces sortes de mouvements instinctifs qui sont indépendants de notre volonté, qui sont provoqués par des excitations venant de l'extérieur." Une définition en elle-même assez vague.

Or, s'il est difficile de parler du livre de Nathalie Sarraute, ce n'est pas pour rien : en effet, Nathalie Sarraute tente de donner à voir (donner à vivre, devrais-je dire) les mouvements de sous-conversation, d'aller au-delà de l'échange purement verbal, afin de déceler tout ce qui se joue hors des mots. "Ce que j'ai voulu, c'était investir dans du langage une part, si infime fût-elle, d'innommé".1 Et en effet, elle tente de nous amener, doucement, par l'exemple, dans ces régions que les mots n'ont pas encore touché, vers une réalité qui n'a pas encore été analysée, classée, appauvrie par la convention de la langue. Cela passe, dans les Tropismes, par des attitudes, des mouvements instinctifs, aussi par des mots anodins qui en disent bien plus long qu'on ne pense au premier abord ... Cela pour retranscrire cette part de non-dit qui réside en chaque échange, en chaque dialogue, et le faire ressentir au lecteur. Elle décrit alors des mouvements intérieurs, par bribes, retranscrit différents discours, souvent bouffis de lieux communs, donne à voir des souffrances que l'on ne comprend pas, quand on s'en tient à la pure analyse psychologique. Car c'est de cette approche qu'il faut se prévaloir, devant ces tranches de vie déposées sous nos yeux, sous peine de perdre cette réflexion si riche à propos du langage ...

L'intérêt de Nathalie Sarraute, c'est que cette réflexion sur la langue et sur ce qu'on ne peut pas dire est directement reliée à la vie quotidienne. Prenons pour la peine une autre définition de ce même mot, tropisme : "Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience. [...] Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence."2 Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que j'ai parlé de tranches de vie : le lecteur se retrouve complètement immergé au beau milieu d'une scène, bercé par une écriture qui fait la part belle au ressenti et aux sensations, qui agresse par ses répétitions, qui fait littéralement vivre la situation, par son rythme. Ajoutons à cela qu'à travers les différentes entités, même indéfinies, c'est tout de même une vision assez générale du monde et de la société qui transparait : s'y succèdent différents âges, types sociaux, avec leurs propres discours, lieux communs et valeurs ; et à la lecture, tout en faisant l'expérience du tropisme, on est plus que jamais confronté au monde ... Inclassable, cette œuvre semble investie d'une part non négligeable de poésie, et d'une véritable puissance d'évocation. Les textes de Tropismes livrent ainsi, sans lien explicite, les perceptions et les sentiments d'entités anonymes ; textes courts encadrés de blancs laissant voguer l'imagination du lecteur, mais le poussant aussi à la réflexion.


Au final, notre conception du monde ainsi que notre confiance en la langue parlée s'effritent : il y a quelque chose qu'a fait Nathalie Sarraute, et qu'assez peu d'écrivains ont réussi, quand je considère le nombre de mes lectures : elle m'a ébranlée ... Après la lecture de Pour un oui ou pour un non et la relecture d'Enfance, autobiographie très spéciale sur laquelle j'étais passée vite, en classe de Première, sans voir les implications de l'oeuvre, me voilà à fouiller et farfouiller, à avoir envie d'en voir plus. C'est plutôt bon signe. J'avais déjà, comme tout le monde sans doute, ressenti un malaise face au discours de certaines personnes, cherché à éviter les silences lourds de sous-entendus, perçu de façon floue et inexplicable les choses qui passent derrière les déclarations anodines et les lieux communs ... Après la lecture de Nathalie Sarraute, c'est d'autant plus fort, d'autant plus fascinant ... D'autant plus effrayant, aussi. Parce qu'il y a dans ces œuvres le poids du jugement d'autrui, des gens du commun, des gens de bon sens qui ont l'intuition du tropisme, mais refusent de le voir et d'essayer de le comprendre , des gens raisonnant à coups de proverbes et de phrases toutes faites qui ne veulent pas admettre que derrière les mots, quelque chose d'autre existe ... "ce qui s'appelle rien", "rien dont il soit permis de parler"3.

Alors si vous, ces choses-là vous intriguent ... ne vous effraient pas trop, je ne saurais trop vous recommander de plonger dans l'oeuvre de Nathalie Sarraute, dans son théâtre, dans Tropismes. Attention, votre regard sur le monde pourra en ressort quelque peu ... Changé.
S'il est encore utile de le dire : un véritable coup de cœur.

Notes :
1. Conférence de Sarraute "Ce que j'ai voulu faire". 1971
2. Préface de L'ère du soupçon. 1956
3. Expressions de la pièce Pour un Oui ou pour un Non

Images :
Malevitch - Carré blanc sur fond blanc
Magritte - Portrait d'Edward James

4 billet(s):

Ce que tu as écrit sur ce livre de Nathalie Sarraute m'intrigue et suscite des curiosités, Nibelheim. Je n'ai jamais rien lu de cette romancière, mais je sens que je serai tentée par son théâtre ... A suivre.

samedi, 06 décembre, 2008  

Si j'ai réussi à t'intriguer un peu, j'estimerai avoir à peu près réussi mon coup : ce fut pour moi un défi d'écrire une note sur Nathalie Sarraute et d'essayer d'expliquer un tant soit peu sa démarche ... Avec des mots (alors qu'elle étudie la part de non-dit dans les rapports humains !). En espérant que tu pourras découvrir un peu son théâtre, que je ne saurais trop te recommander. Je suis d'ailleurs heureuse que tu aies hasardé un commentaire sur cet article précis, j'avais véritablement peur d'être trop obscure, trop abstraite, et par là de ne pas donner très envie de lire Sarraute ... Alors que c'est tout le contraire que je cherche !

En conclusion de cette réponse fort décousue, juste un petit merci de t'être attardée en ces lieux et d'y avoir laissé une trace ! ;)

lundi, 08 décembre, 2008  

Merci mille fois pour cet article très clair, le seul que j'aie trouvé pour l'instant qui explique réellement ce que SONT les tropismes, même si c'est inexplicable!
Encore merci donc, je comprends et apprécie d'autant plus l'oeuvre.

mercredi, 27 janvier, 2010  

parti de "Sans Toi Ni Loi", j'arrive sur ta note.

obscure, abstraite, tu rigoles. j'ai dû lire dix livres dans ma vie, là j'ai envie d'attaquer le onzième.

Au-revoir.

lundi, 07 mai, 2012  

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