Après la révélation du roman A rebours, voilà quelques mois, je me suis promis de réitérer l'expérience Huysmans et c'est tombé en premier lieu, presque par hasard sur En rade. Les premiers mots de la quatrième de couverture ne me tentaient pas particulièrement, il était tout de même question de "solitude lyrique", ou encore de "retour à la bonne nature généreuse et consolatrice". Cela me semblait bien loin de ce que j'avais découvert avec Des Esseintes, ce dégoût profond de la vie et des hommes, cette folie évocatrice proche du rêve, ce pessimisme radical face au monde comme il va. Et alors, renversement de situation : la vie à la campagne est un enfer, toute tentative de retour aux sources, de fuite des problèmes et des tensions est un échec. En rade nous conte la simple histoire d'un couple de parisiens, plus ou moins bourgeois, qui va se réfugier quelques temps à la campagne après avoir été ruiné. Ils se rendent tous deux chez des cousins paysans et s'installent dans un château en semi-ruine qui oscille indistinctement entre pourriture et effondrement. "On crève d'angoisse, de dégoût et d'ennui dans ce croulant château de Lourps, où l'on avait espéré trouver un refuge", pour reprendre la formule de Léon Bloy quand il commente ce roman qui suit directement A rebours.



Au cours de ce séjour qui se mue peu à peu en véritable cauchemar, Huysmans en profite pour nous livrer une peinture particulièrement noire du monde paysan, piétinant rageusement tout le vieux fond romantique de l'évocation de la vie à la campagne. Il sacrifie à un bon nombre de passages obligés - les labours, la moisson, la saillie et le vêlage - mais pour y faire infuser cette impression de désillusion et de dégoût qui plane tout le long du livre. Cela, un mois avant que Zola ne publie La terre. Bien loin des pirouettes romanesques et des incroyables facilités de scénario, il ne se passe pas grande chose, chez Huysmans. Demeure ce malaise constant, cet impossible dialogue avec les autres, ce mépris pour ce qui apparaît comme une masse patibulaire et dénaturée. La violence, s'il y en a une, n'est que symbolique ou rêvée. Au rythme de la saison, les paysans mènent leur vie tranquillement, tandis que Jacques Marles dépérit.

Que reste-t-il, alors, pour ne pas sombrer ? Pas encore la religion : les Eglises d'En rade sont des ruines aussi branlantes que le château de Lourps, comme cette chapelle presqu'à ciel ouvert où un prêtre officie quand même de temps à autre et où les statues religieuses sont couvertes d'immondices et de fientes d'oiseaux. Certainement pas l'amour : le couple, acculé dans la seule pièce vivable d'un château en pleine pourriture, souffre de sa cohabitation imposée. L'un à l'autre, Jacques et Louise font l'expérience de leur insuffisance réciproque et découvrent l'autre sous l'éclairage le moins favorable qu'il soit. Alors, chacun de son côté rêve à ce qu'il ferait si jamais ... Mais non, c'est absolument immoral, rêver de sa liberté, c'est désirer le décès de l'autre ! Alors tous deux se regardent dans la culpabilité, s'embrassent, et se détournent pour tenter de trouver le sommeil. En rade est le roman de l'impossible liberté. Non pas qu'elle le soit véritablement, mais les personnages sont incapables de la retrouver par eux-mêmes. Jacques Marles songe, un peu malgré lui, où il pourrait s'installer une fois revenu à Paris, une fois que Louise serait emportée par sa maladie de nerfs. Il voit alors un petit appartement, qu'il meublerait d'étagères et de livres,peut-être pourrait-il prendre une maîtresse, et ... Il est déjà trop tard, et le piège s'est déjà refermé. Le protagoniste dont nous suivons le fil de la pensée rouvre les yeux, sent sa compagne remuer à côté de lui, et oublie ce temps utopique qui contient déjà les éléments d'une future captivité.



Alors Jacques rêve d'artifices, de formes, de gemmes, de voyages inouïs et de tours infernales. Trois escales oniriques ponctuent En rade et on ne peut manquer d'être étonné de la puissance créatrice qu'a déployé Huysmans pour ces trois chapitres. A la fois souffles et étouffement, ils présentent la fuite - presqu'impossible - vers un ailleurs, vers autre chose que cette campagne dégoûtante et cette ville médiocre.

A le lecture de ce roman volontairement étouffant, l'écriture de Huysmans apparaît dans toute sa particularité : riche d'évocation, usant et abusant d'un vocabulaire inusité, elle dissèque consciencieusement un esprit malade, un homme qui se débat pour ne pas s'engluer totalement dans un réel visqueux et répugnant. Après A rebours, En rade explore à nouveau ce mal-être profond face au monde ... Huysmans réussit à nous y faire voir un large dégradé de couleurs et d'atmosphères, entre la beauté folle du rêve et laideur nauséabonde de la réalité.

Pour ceux que ça intéresse, je vous recommande la lecture de cet article écrit par Léon Bloy. Je l'ai lu de bout en bout après avoir réfléchi un peu sur ma lecture et après avoir découvert la préface de mon édition qui est par ailleurs très intéressante et agréablement écrite.

2 billet(s):

Un blog où l'on parle de Monsieur Huysmans ! Donc un blog où l'on devrait s'amuser. Je reviendrai, si la direction n'est pas repartie en examens.

vendredi, 23 mai, 2008  

Je viens de me l'acheter (édition du livre de poche) ! Je n'ai pas pu résister quand j'ai lu le résumé, cet univers glauque me tentait trop :p. Et comme ça fait quelque temps que je n'ai pas lu de Huysmans...
Bref, je t'en reparlerai, je n'ai pas lu ton article en entier pour ne pas perdre l'effetd e surprise ;)
Bises,

vendredi, 23 mai, 2008  

Article plus récent Article plus ancien Accueil