[V] L'enfant de Jules Vallès

« À tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège ou qu'on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leur maîtres ou rossés par leur parents, je dédie ce livre »

L' (apparente) facilité n'a pas toujours que des avantages. Curieuse de découvrir Jules Vallès, je projetais depuis longtemps de lire L'enfant. Par manque de temps, je me suis tournée pourtant vers un autre écrit autobiographique, bien plus court, intitulé Le testament d'un blagueur. Résultat des courses : j'ai lu avec intérêt une oeuvre inachevée et fragmentée sans trop savoir quoi en tirer. Alors je me suis plongée dans ce livre un peu plus épais, avec réticence d'abord, par peur des redites, avec plaisir et curiosité ensuite.


Premier tome de la trilogie de Jacques Vingtras, L'enfant est un livre qui semble hautement autobiographique. Ici, Vallès nous conte une histoire malheureuse : celle d'un enfant battu par ses parents qui meurt d'ennui à l'école et dans le monde, ces endroits où il faut se tenir bien droit et jouer le rôle des gens respectables, celle d'une famille pauvre qui se déchire pour de petites ambitions. Il nous décrit aussi le ballet des petits professeurs en toge, pétris d'un orgueil mal placé, se rengorgeant comme des coqs et rampant devant les influents. Un bien triste monde en vérité. A côté de cela, il est un univers tout autre, où l'on peut être vrai, où il est possible d'être soi-même sans songer au ridicule et aux bienséances : c'est la paysannerie, c'est le retour à la terre. Le contact physique avec la campagne et sa matérialité n'apparaît en aucun cas comme une salissure, c'est au contraire une forme de purification. Et les rares moments où le roman se détend, où les tensions de la maison familiale se taisent, c'est quand l'enfant est chez des membres de la famille, encore ouvriers ou paysans. Plus tard, ce seront les métiers manuels, les manoeuvres des presses journalistiques qui l'attireront, alors que le jeune garçon devra travailler d'arrache-pied sur du grec et des vers latins ...

Jules Vallès déploie d'ailleurs dans son récit un ton tout à fait cinglant, et s'il y a bien un thème qu'il n'épargne pas, c'est celui de l'enseignement. Maltraitance comme une autre, l'école devient un lieu où l'on broie les énergies, où l'on rabaisse et où l'on humilie, à la seule fin de faire connaître par coeur des thèses pré-mâchées, mortes. Aucun lien avec le monde, avec l'actualité brûlante qui se joue. A propos de ces soit-disantes humanités, entre exercice de rhétorique désincarnée et imitation des Anciens, Vallès écrit : "Dangereuse et terrible pour l'humanité, cette école de rhinoplastie qui veut qu'on couse à la page neuve des lambeaux de peau morte." A travers le récit d'une enfance ratée, Vallès en profite pour déchaîner sa plume contre de grands monstres tout puissants : l'institution scolaire et les maîtres, l'organisation de la société, les parents et leur autorité.


L'enfant apparaît comme un roman à grand fondement autobiographique, c'est ce qu'on lit partout. On pourrait penser que le récit d'enfance est somme toute un genre assez facile d'accès, dans lequel on peut entrer impunément, prendre ce qui nous intéresse et repartir aussitôt. Et ce serait bien pratique ... Mais à partir du souvenir, on sent bien qu'il y a tout un travail de création et de re-création de la part de l'auteur ... Alors que les premiers chapitres du livre présentent des scènes "flash" successives, le développement, même s'il reste assez morcelé, prend tout de même le temps de présenter les scènes et les situations, de les articuler, d'établir des liens de cause et de conséquence, en somme de réorganiser et de reconstruire ce qu'était le souvenir. Et Vallès joue avec son manuscrit, dans le sens où il met en scène son propre personnage, dans un ridicule souvent exagéré : il nous présente une sorte de petit clown-saltimbanque, à l'allure particulière, prêt à faire ou subir les situations à venir. Comparaisons bien originales, scènes tout à fait grotesques, personnages-types décrits dans le but de faire rire, L'enfant abonde de pitreries dans le genre. Et en cela, le rôle de l'habit est prédominant : le petit Vingtras est habillé par sa mère, en dépit du bon goût et dans l'intérêt des économies. Et alors, c'est le festival : on lit tour à tour qu'il "avait l'air d'un poèle", "l'air d'un téléscope qu'on ferme", "l'air d'un léopard", "l'air d'un ambassadeur lapon" et j'en passe. Costume sans cesse rapiécé et toujours trop grand, dans lequel l'enfant a peine à évoluer dans le monde et à cause duquel il tombe à chaque fois qu'il tente d'y faire un pas. Costume que par ailleurs, il cherche toujours à trouer, sallir, abîmer de toutes les façons possibles. Au final, à travers ces images, Vallès nous parle du travestissement nécessaire (et inconfortable !) pour évoluer en bonne société.Il nous parle aussi de lui-même et surtout de son livre, lui-même rapiécé et couturé, en constante re-création. Il nous le présente alors, tel un spectacle à sensation, comme la mère Vingtras exhibe fièrement son enfant. A croire qu'il se plaît à endosser, à la fois, le costume d'un M. Loyal et celui du clown, l'un sur l'autre, en un grotesque mélange.

Par ce travail sur les images d'enfance, Jules Vallès en arrive au thème qui lui est cher, et qu'il nous présente enfin, par l'exemple : celui de la révolte. Le dernier chapitre de L'enfant s'intitule Délivrance et présente un Jacques Vingtras libéré des contraintes familiales, prêt à rejoindre Paris et ses idéaux, peu après sa découverte des milieux révolutionnaires. De plus, le dernier tome de la trilogie a pour titre L'insurgé. On fait difficilement plus parlant. L'engagement révolutionnaire semble s'inscrire dans cette volonté de quasi régression, dans le travail manuel et le contact avec la terre. Face à un monde dénaturé représenté par ses parents, le jeune garçon se construit un idéal d'équilibre et d'harmonie première vers lequel absolument revenir. Révolte qui n'empêche pas la réconciliation, au contraire. Dans la dynamique du roman, l'engagement révolutionnaire se caractérise par un retour aux sources, où l'enfant sera dédommagé de ses multiples souffrances. Par là, Jules Vallès nous montre l'origine d'un désir de révolte, pas encore affiné, mais bien présent, dans toute sa force et toute sa conviction.
Dans une langue qui fait la part belle au langage courant et familier, Jules Vallès nous livre dans L'enfant un portrait au vitriol d'une famille de province, contant une enfance douloureuse oscillant sans cesse entre drame et humour. Une découverte instructive.

1 billet(s):

Un pur bonheur que de lire cet avis détaillant une lecture fort intéressante. Je note et merci.

jeudi, 23 octobre, 2008  

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