[L] Princesses d'ivoire et d'ivresse

Quelques mots sur ce recueil de contes dont je n'ai lu, en fait, qu'une partie. Il se trouve que lors de ma dernière escapade j'ai trouvé un petit, tout petit livre en librairie, il était signé Jean Lorrain ! Naïvement, je l'emmène avec moi, bien qu'il s'agisse d'une édition scolaire. Il y en a qui sont très bien faites, je le reconnais, mais je me méfie toujours des éditions scolaires ... Je sais maintenant qu'il manque plusieurs contes (pas moins d'une dizaine) par rapport au contenu original et que la préface de l'auteur a été escamotée, cela au profit d'un appareil critique particulièrement développé. Faisons donc avec ce que nous avons, le temps de trouver l'ouvrage dans son entier.


"Beaux rêves fanés" et réécritures fantasmatiques, ces contes s'inscrivent dans la tradition du récit merveilleux tout en sacrifiant à l'imaginaire du temps. Et si l'on suit les destinées de belles princesses et de doux princes, c'est en baignant dans une atmosphère à la fois mélancolique et macabre, où l'humain se dérobe derrière les gemmes, les tissus précieux et où la vie s'étiole au milieu de fleurs maladives. Il est souvent question de princesses, dans ces courts récits , et celles-ci affichent les attributs de leurs illustres modèles : ce sont de belles demoiselles à la longue chevelure, revêtues de robes médiévales, échos de Blanche-Neige, de la Belle au Bois Dormant, de Mélusine et autres belles dames sans merci. Seulement, alors qu'auparavant la princesse de conte de fée n'était qu'innocence et passivité, les figures de ces contes sont présentées dans toute leur ambivalence : tares diverses, cruauté sans égale, beauté maladive sont leurs attributs. Jean Lorrain joue ainsi avec les héritages littéraires, et s'amuse à pervertir les grands mythes. Prenons par exemple le motif de la princesse endormie, mise sous verre : dans notre recueil, la demoiselle se nomme Bertrade et sombre dans une léthargie proche de la mort durant de longues années. Ses mains, accidentellement dévorées par des chiens lors de son sommeil, semblent saigner éternellement. Loin d'être vénérée et farouchement protégée, la pâle figure fait peur et on la relègue bien volontiers dans une chapelle latérale plongée dans les ténèbres, en proie au silence et aux toiles d'araignées ...

Il est intéressant de voir s'épanouir, dans si peu de récits, autant de motifs et d'échos, qu'ils renvoient aux productions de l'auteur ou à des mythologies d'origines variées. J'ai retrouvé avec plaisir dans Princesses d'ivoire et d'ivresse cette fascination pour la couleur verte, cette omniprésence des lys ... et des batraciens, autant de rappels de l'univers de Jean Lorrain. D'un autre côté, j'ai vu surgir Oriane et Amadys, une reine des neiges, une Salomé en pleine Renaissance italienne, une Neigefleur/Blanche-Neige poursuivie par une marâtre au miroir, un Narcisse égyptien (si, si) et que sais-je encore ... Tous étonnamment transformés. L'auteur n'évite cependant pas les redites, et si j'ai trouvé quelques contes particulièrement riches, ou simplement plaisants, j'ai parfois eu du mal à voir l'originalité dans certaines réécritures. Parmi les récits qui ont attiré mon attention, j'en citerai tout particulièrement deux, à savoir La princesse aux lys rouges qui ouvre le recueil et Narkiss, une relecture pourrissante du Narcisse grec. Le premier conte nous donne à voir les errements d'Audovère dans un jardin isolé. Belle princesse vierge, cette austère fille de roi tue les hommes par l'intermédiaire des fleurs. Quant à Narkiss, il n'est rien moins qu'un jeune éphèbe, prince d'Égypte et descendant d'Isis, retenu dans des temples isolés en plein désert, et qui trouvera sa mort dans un marais monstrueux où des plantes luxuriantes aux parfums capiteux se nourrissent de la pourriture des sacrifices ... Un point commun entre ces deux contes : l'évocation poétisée de la fleur.


"Et c'est un vieux conte d'Orient, une antique histoire d'Egypte qu'impose à mon souvenir la fastueuse et pâme aothéose des longs iris de jade, des rigides arums et des larges pivoines pareilles à des lotus, car ils devaient jaillir ainsi, dans un tumulte hostile de feuilles et de tiges, les filiums de neige, les iris nacrés et les monstrueux nymphéas de la légende de Narkiss, tous les sinistres et lumineux calices nourris du sang des sacrifices et, telles des fleurs-vampires, flottant sur l'eau croupie du Nil, au pid du vieux temple et du grand escalier où le jeune Pharaon, nudité rayonnante de gemmes, de corolles et d'ivoires orfévrés, venait au crépuscule promener ses pieds lents."

Pâles comme la mort, parés de trésors d'orfèvrerie, princes et princesses se complaisent dans le vice et la décomposition. A la libération annoncée par l'arrivée du prince charmant dans les récits traditionnels est opposé le châtiment qui frappe, presqu'irrévocablement, les personnages pêcheurs. La marquise de Spolète, à trop vouloir jouer de cruauté, est punie par la décapitation de ses trois amants ; les princesses qui aiment se mirer dans les reflets d'eau et de miroir perdent leur image dans des sabbats qui ne sont pas sans rappeler des tableaux de Bosch ; et pour la fée Oriane qui inspira tant d'amour et piégea tant de chevaliers, le charme est finalement brisé et elle apparaît telle qu'elle est vraiment, "grise, et racornie, édentée, toussotante, ployée en deux, brisée, l'air d'un spectre elle-même avec sa peau couleur de cendre et ses yeux blancs de taies entre des cils saignants."

Princesses d'ivoire et d'ivresse est un recueil somme toute agréable à lire, qui associe de nostalgiques récits non dénués de poésie à des déformations brutales de grands mythes littéraires. Quant à l'édition (Bibliothèque Gallimard), si l'on peut déplorer l'absence de la préface de Lorrain et d'une dizaine de contes, il faut avouer que l'appareil critique, hors considérations scolaires, constitue une bonne petite introduction pour qui voudrait avoir un premier aperçu, tout en douceur, de cette littérature de la fin du XIXème siècle.



Images :

1. enayla on Deviantart
2. DarkPain Akh on Deviantart

5 billet(s):

Ce recueil me tente énormément, l'ambiance délétère, les marais pourrissants, et les belles dames du temps jadis. Je me demande si je le trouverai facilement.

lundi, 26 janvier, 2009  

J'ai pour ma part trouvé cette édition scolaire dans une petite librairie de province alors qui sait ? Il s'agit donc d'une édition Gallimard, collection La bibliothèque. L'ISB : 978-2070423927
J'espère que tu trouveras l'occasion de plonger dans cet univers si particulier. =)

lundi, 26 janvier, 2009  

Il y a très longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de me plonger dans des histoires de princesses, de marais et de lys! Je note, en espérant trouver cette édition qui m'a l'air symapthique!

lundi, 26 janvier, 2009  

Merci pour les précisions :)

jeudi, 29 janvier, 2009  

C'est pO possible... Comme, sur ton conseil, je commence ce recueil de Jean LORRAIN, je cherchais quelques infos, et sur qui je tombe ? J'ignorais que tu possédasses un autre blog, et bien fourni.
Tu écris vraiment très bien... Je suis bluffée.

jeudi, 02 décembre, 2010  

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