Une bilogie de Murakami
Il y a 1 semaine
Avant d'entrer plus avant dans l'univers de Rodenbach, un extrait du texte-même. Parmi ceux qui m'ont interpelée ... Après tout, cela peut faire un bon "Texte-du-mois".
Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l'air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un demi-deuil éternel !
Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini : les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc ; mais, tout à côté, d'autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs ; et, de l'ensemble, c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.
Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir ; or, ouaté, fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.
Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets : coins de ciel bleu, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.
Il y a par là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.
C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé par leur alliage, la couleur de l'air - et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son œuvre silencieuse."
Libellés : Le texte du mois
Penses-tu réussir ! Penses-tu réussir ! C'est le refrain qui scande les journées de Vallonges, jeune homme fin-de-siècle dont les années de jeunesse nous sont données à voir. Il y a quelque chose de très actuel dans cette éducation sentimentale d'un autre type. Serait-ce parce que l'on retrouve notre temps, tellement blasé, en proie au doute, entre deux phrases ? Peut-être ...Je crois que de moi et de ceux qui me ressemblent, on pourrait dire qu'ils miment la vie au lieu de la vivre, en croyant la vivre - ils font des gestes - Ils baisent des mains, ou ils écrivent des livres, ils sanglotent d'amour, ou ils causent avec leur éditeur ; comme des Pierrots de comédie italienne. Ils ne sont même pas sincères : ils miment. Et puis un jour ils s'aperçoivent qu'ils sont vides, qu'ils n'existent pas. Et ils continuent à mimer, par habitude, par paresse - ou bien ils deviennent enragés veulent se conquérir, s'efforcent par tous les moyens, et alors ... échouent ou réussissent ?"
Libellés : Challenge ABC 2009, Lecture
Libellés : Challenge ABC 2009

Notre grand poète Hayma Beyzar, chef de l'Ecole électro-suggestive, est sur le point de livrer à la publicité une série de poèmes destinés à un géraudélesque retentissement: le Chat-Noir, au prix des plus grands sacrifices, a obtenu communication des bonnes feuilles de cette oeuvre unique en son genre.
C'est, en la poétique et géniale instrumentation, la réalisation stupéfiante du rêve poursuivi jusqu'ici par la jeune Ecole : l'immensité de l'idée, en l'indéfinie concentration de la forme.
Conspuant la vieillotte conception des antiques gâcheurs de rimes, amplification affadie d'un thème en outrées et déclamatoires redondances indigent, le génie himalayesque du jeune Maître ne demande qu'au choc d'un mot -un seul - d'une syllabe même, la fulgurante étincelle qui éveillera chez le lecteur le courant sympathique et isotherme à celui du poète, et l'entraînera à sa suite dans l'inifini insondable des vides hypersidéraux.
Voici le joyau, en sa gigantesque simplicité :LES EXTASES
Poème monosyllabique
par
HAYMA BEYZAR
OH !!
FinNous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de paraphraser la pensée de l'auteur, limpide pour les initiés suffisamment.
Cependant, pour les quelques aveugles de l'autre côté du pont des Arts qui achèteraient ce numéro comme premier fascicule des Oeuvres complètes de M. Ohnet (le plus grand succès du siècle), nous nous faisons un devoir de souligner l'idée d'une glose timide et sommaire.
Dans le vocable générateur, ou mieux communicateur « oh ! », on re- marque qu'il convient de distinguer
1° La sonorité, ainsi que le grave bruissement des eaux des lacs, ou la mystérieuse harmonie des mondes, vague et voilée.
2° La couleur, violâtre et effacée, faisait songer aux horizons crépusculaires d'une mélancolique fin d'automne, ou, sous les primes attiédies d'avril, les parfums des grands bois.
3° L'odeur, affinée et délicate, comme de vanille subtilisée, — suaves senteurs de la vierge aux commençantes palpitations de son intimité charnelle émue.
4° L'articulation, douce, tendre, terminée par une quasi muette expiration signifiant palpitation ou presque ressaisi aveu, ravie adoration ; — ou forte, rude, avec finale râlante, exprimant la souffrance et réveillant la perturbation anhélante du pneumo-gastrique.
5» Les acceptions immédiates» : Prière, — Admiration, — Rêve, — Ivresse, — Elan, — Indifférence, — Doute, — Horripilation, — Souffrance, — Mépris, — Colère, — Reproche, — Horreur, — avec toutes leurs nuances.
6° Les acceptions homonymiques : Eaux, — Haut, — Os ; d'où envolement vers les cimes, les mers, les fortunes, — retour à l'origine squelettique des organismes.
7° Le sens hermétique ou symbolique ancien : « Ho.. », cryptogramme de l'homuncule ou microcosme — aperçu des mystères alchimiques et biologiques.
8° Le sens symbolique actuel ; « O», Ligne de Batignolles-Clichy-Odéon, lanternes rouges, idée apocalyptique de l'œil monstrueux des civilisations.
9° La notation chimique correspondante : «O », Oxygène, principe inéluctable de la vie organisée.
10° La notation algébrique "0", zéro, symbole du néant, simple neutralisation de l'Universel, qui y subsiste à l'état d'impérissable germe.
11° Toutes les notions inverses et anti-typiques qui se dégagent, par voie de contraste, des précédentes.
Si l'on analyse, disons-nous, l'ensemble des impressions virtuellement contenues dans le monosyllabe communicateur; — si l'on songe que de cette articulation naissent invinciblement, par un merveilleux procédé, par un mécanisme d'une admirable simplicité, des images, des sensations, des conceptions infiniment variées, d'une poésie tour à tour hiératique, macabre, tendre, voluptueuse, gourmande, hilare ou philosophique, d'une réalité d'autant plus intense que le sujet les a lui-même crées, sous l'effort d'assimilation terminologique ; — si l'on se rend compte qu'un mot suffit pour vous faire errer à travers les splendeurs d'un visible univers [...], on est contraint de proclamer qu'on se trouve ici en présence de la plus haute expression de la Poésie [...], qu'elle réalise enfin la condensation géniale et radieuse de l'UNIVERSEL.
Pour paraître prochainement, — Léon Vanier, éditeur :Ah ! (Les ravissements), un vol. in-32 avec planches.Eh ! (Les indignations), d° d°
Hi ! (Les Gaités), d° d°
Hue ! (Les Chevauchées) d° d°Les italiques du texte ont été remplacés par des caractères gras.
(Texte publié aujourd'hui dans l'anthologie Poètes du chat Noir)
Image : Steinlen - Affiche Chat noir
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