Grisonnances

Avant d'entrer plus avant dans l'univers de Rodenbach, un extrait du texte-même. Parmi ceux qui m'ont interpelée ... Après tout, cela peut faire un bon "Texte-du-mois".

Et je reviens d'ici peu pour une critique plus détaillée de Bruges-la-Morte ...


Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l'air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un demi-deuil éternel !

Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini : les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc ; mais, tout à côté, d'autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs ; et, de l'ensemble, c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.

Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir ; or, ouaté, fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.

Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets : coins de ciel bleu, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.

Il y a par là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.

C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé par leur alliage, la couleur de l'air - et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son œuvre silencieuse."
Images : Fernand Khnopff - Bruges-la-Morte

Penses-tu réussir ! Penses-tu réussir ! C'est le refrain qui scande les journées de Vallonges, jeune homme fin-de-siècle dont les années de jeunesse nous sont données à voir. Il y a quelque chose de très actuel dans cette éducation sentimentale d'un autre type. Serait-ce parce que l'on retrouve notre temps, tellement blasé, en proie au doute, entre deux phrases ? Peut-être ...

Peut-être aussi parce que ce drôle de "roman", tout en fragments, tirets et poins de suspension, est d'une étonnante modernité. Nous avons affaire, dans
Penses-tu réussir, à une écriture de la discontinuité : plutôt qu'un récit traditionnel et suivi, Jean de Tinan livre une somme d'impressions, pas toujours reliées entre elles. Entre les paragraphes, espacés de blanc, l'imagination du lecteur s'amuse à combler les trous. D'un ton désinvolte, comme en pleine conversation, Vallonges nous conte ses histoires, ses douleurs passées et ses espoirs déçus, mêlant lyrisme et désinvolture. Il y a dans ce ton, dans cette mise à distance quelque chose qui m'a rappelé Laforgue ... Dans cet ouvrage disloqué, divers voix se succèdent : celle de l'ami de Raoul de Vallonges, celle de Vallonges lui-même, celle aussi d'un narrateur inconnu, qui fait irruption de temps à autres, en plein milieu du récit. Parenthèses, développements inattendus, intrusions de l'auteur, le texte de Penses-tu réussir ! est placé sous le signe de la désinvolture et du jeu. Et tout en multipliant les clins d'oeil, il retrace habilement le portrait d'une époque finissante ...


"- T'es-tu déjà dit qu'il y avait des jours où l'on se bâtissait posément de petits Châteaux-en-Méthode et d'autres jours où l'on courait comme un enfant fou à travers les chambres desdits châteaux ? ...
- ...
- ... je suis dans un des seconds jours, mon vieux, j'ai envie de chambarder tous les meubles de ma chère sensibilité ... Je suis ravi de t'avoir là pour te dire des phrases ... Je te verse de vieux fonds de bouteille d'émotions - tu vois - avec de mauvaises métaphores, on en a des stocks à écouler comme cela."


Appartenant à la veine des romans de célibataire, Penses-tu réussir ! traite de l'impuissance d'aimer. Le titre, teinté d'ironie, scande les tentatives et les espoirs de Vallonges. Ses espoirs amoureux, mais aussi ses espoirs littéraires. L'écriture (et la difficulté d'écrire) est par ailleurs constamment mise en scène au cours du récit: Raoul de Vallonges, que l'on doit bien voir comme un littérateur, n'hésite pas à livrer au lecteur ses petites créations, inachevées et souvent dépréciées. Il tentera également un essai sur Cléo de Mérode, célèbre danseuse de l'époque ; à peine commencé, déjà abandonné : "Cet essai ... Je vais avoir l'intention de le faire". L'ombre de l'échec plane sans cesse au-dessus du texte, qui régulièrement se tait, laisse la part belle aux blancs, aux tirets, aux points de suspension. Penses-tu réussir ! est une œuvre où le silence a la part belle ... Roman morcelé, livre sur rien, "petits exercices ... pour s'exercer" ...


Chère petite vie variée va ! ... Allez donc en faire des romans autobiographiques ! C'que ça se suivrait !"



Une autre inquiétude plane autour du roman ... Papillonnant de cafés en cafés, de femmes en femmes, le "moi" ne risque-t-il pas de s'égarer ? Le décor du roman prend alors toute son importance : théâtres de variétés, cafés et cabarets reflètent la folle diversité, la perpétuelle métamorphose. Comédie sociale et pantomime se rejoignent, se confondent : n'est-ce pas, au fond, la même chose ? Alors, à son tour, la dissolution du texte mime celle du monde environnant, celle de l'individu. Au final, Jean de Tinan écrit sur l'impossibilité d'aimer, d'écrire ... Mais aussi sur la difficulté de vivre. A travers le cheminement de Vallonges, il montre les douleurs et les désillusions attachées à l'Idéal ("
Penses-tu réussir !") , invitant à prendre la vie comme elle est, simplement. Le dernier chapitre nous montre la fin du parcours de Vallonges : à l'invitation d'une symbolique sirène l'incitant à la suivre dans le monde du Rêve, il répond par un refus : "Ce n'est pas votre Rêve que je méprise ... mais je ne suis sûr que d'une chose, c'est de vivre - souffrez que je m'y tienne et n'y renonce pas si facilement. Je m'y plais aujourd'hui, et cela n'a pas été sans peine ..." Va-t-il réussir ? L'interrogation reste ouverte ...


En tout cas, ce fut avec un grand plaisir que j'ai découvert la prose légère et enlevée de Tinan. Entre humour, désinvolture et désillusion, Penses-tu réussir ! est un livre beau et touchant, respirant la jeunesse et la nouveauté. Lorsqu'il le composa, l'auteur était âgé de 23 ans. Il mourra un an plus tard ...

Je crois que de moi et de ceux qui me ressemblent, on pourrait dire qu'ils miment la vie au lieu de la vivre, en croyant la vivre - ils font des gestes - Ils baisent des mains, ou ils écrivent des livres, ils sanglotent d'amour, ou ils causent avec leur éditeur ; comme des Pierrots de comédie italienne. Ils ne sont même pas sincères : ils miment. Et puis un jour ils s'aperçoivent qu'ils sont vides, qu'ils n'existent pas. Et ils continuent à mimer, par habitude, par paresse - ou bien ils deviennent enragés veulent se conquérir, s'efforcent par tous les moyens, et alors ... échouent ou réussissent ?"
Extrait de la correspondance de Tinan avec André Lebey



Images : 1. Icollagraphs, Deviantart
2. Apocalyspe-ae, Deviantart

Après quelques hésitations, je me suis décidée à écrire cette note, et à revenir sur mes projets initiaux. Adepte des listes à thèmes et des lectures ciblées, je me rends compte, soudain, que la liste que j'ai constituée vers Novembre ne correspond plus du tout à mes envies de lecture. Du moins pour le moment. Voilà quelque chose qui arrive. La plupart des ouvrages cités attendent dans mes étagères, mais je ne me résous jamais à les saisir, et je choisis volontiers des chemins de traverse ...
C'est pourquoi j'ai décidé, alors que Février touche à sa fin, de changer de thème et, par conséquent, de liste. Seuls quelques titres resteront communs à ces deux projets de lecture. Je ne renonce pas, bien entendu, à lire et à parler théâtre. Je voudrais juste m'accorder plus de temps et garder ces lectures-là comme de petits encas rafraichissants à placer entre de plus gros ouvrages. Un challenge personnel, en somme. Et sur un plus long terme. L'ancienne liste bascule donc dans la catégorie Défis littéraires et sera complétée, presque comme prévu.

Et j'en profite pour vous présenter ma nouvelle liste, dédiée en grande partie à la littérature fin-de-siècle (dans une acception assez large du terme) qui me fascine, et vers laquelle je ressens l'envie de me tourner., ces temps-ci . Beaucoup de lectures porteront sur cette période particulière de la littérature, avec alentours, quelques petits ex-cursus, presque toujours motivés (souvent, des œuvres importantes ayant précédé la période). Je me suis permis de comptabiliser les billets écrits en janvier et février et correspondant plus ou moins à ce thème. Vous devez me trouver bien inconstante, mais le plaisir de lecture avant tout !

Les choses peuvent à présent reprendre leur cours ...

A bientôt !



Lectures fin-de-siècle


~ A
Alphonse Allais

~ B
Barbey d'Aurevilly, Les diaboliques (Lu !)
Barbey d'Aurevilly, Une vieille maîtresse (PAL)
~ C
Champsaur Félicien, Lulu (PAL)

~ D
Darien Georges, Gottlieb Krum
Dumur Louis, Albert (PAL)

~ E
Eekhoud, Escal-Vigor (Lu !)

~ F
Flaubert, Bouvard et Pécuchet (Lu !) ~ Petit ex-cursus.

~ G

Gide André, Paludes (Lu !)
Gourmont, Rémy de

~ H
Huysmans, Là-bas (PAL)

~ I
Ibsen, Un ennemi du peuple

~ J
Jarry, Ubu roi (Lu !)

~ K
Kahn Gustave, Le cirque solaire

~ L
Lorrain Jean, Princesses d'ivoire et d'ivresse (Lu !)
Laforgue Jules, Les complaintes
Lautréamont, Les chants de Maldoror

~ M
Mirbeau Octave, Le jardin des supplices (Lu !)
Mirbeau, Les affaires sont les affaires
Mendès Catulle, Le chercheur de tares
Mauclair Camille, Le soleil des morts


~ N
Nietzsche, Le crépuscule des idoles

~ O
x

~ P
Proust, Du côté chez Swann (Lu !) ~ Petit ex-cursus.

~ Q
Quincey, De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts ~ Petit ex-cursus.

~ R
Rodenbach, Bruges-la-Morte (Lu !)

~ S
Schwob, Coeur double (Lu !)
Schwob, Le livre de Monelle

~ T
Tinan Jean de, Penses-tu réussir ! (Lu !)

~ U
x

~ V
Villiers de l'Isle-Adam, L'ève future (PAL)

~ W
Wilde, Salomé (Lu !)
Wedekind, Lulu (PAL)

~ X, Y, Z
Zola, L'œuvre

Misère de misère ! Nous sommes déjà le 28, et j'ai failli manquer de placer ici un texte du mois. Pour rester dans l'atmosphère du moment (voir les billets environnants), voici un texte publié dans le célèbre Chat noir par Pierre Mille. Un magnifique morceau d'humour, pour tous les amateurs d'analyse littéraire. Le texte est long, mais il vaut le détour.

Initialement publié dans Le chat noir, 10 mars 1887.


Notre grand poète Hayma Beyzar, chef de l'Ecole électro-suggestive, est sur le point de livrer à la publicité une série de poèmes destinés à un géraudélesque retentissement: le Chat-Noir, au prix des plus grands sacrifices, a obtenu communication des bonnes feuilles de cette oeuvre unique en son genre.
C'est, en la poétique et géniale instrumentation, la réalisation stupéfiante du rêve poursuivi jusqu'ici par la jeune Ecole : l'immensité de l'idée, en
l'indéfinie concentration de la forme.
Conspuant la vieillotte conception des antiques gâcheurs de rimes, amplification affadie d'un thème en outrées et déclamatoires redondances indigent, le génie himalayesque du jeune Maître ne demande qu'au choc d'un mot -un seul - d'une syllabe même, la fulgurante étincelle qui éveillera chez le lecteur le courant sympathique et isotherme à celui du poète, et l'entraînera à sa suite dans l'inifini insondable des vides hypersidéraux.
Voici le joyau, en sa gigantesque simplicité :

LES EXTASES
Poème monosyllabique
par

HAYMA BEYZAR
OH !!
Fin

Nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de paraphraser la pensée de l'auteur, limpide pour les initiés suffisamment.
Cependant, pour les quelques aveugles de l'autre côté du pont des Arts qui achèteraient ce numéro comme premier fascicule des Oeuvres complètes de M. Ohnet (le plus grand succès du siècle), nous nous faisons un devoir de souligner l'idée d'une glose timide et sommaire.
Dans le vocable générateur, ou mieux communicateur « oh ! », on re- marque qu'il convient de distinguer

1° La sonorité, ainsi que le grave bruissement des eaux des lacs, ou la mystérieuse harmonie des mondes, vague et voilée.

2° La couleur, violâtre et effacée, faisait songer aux horizons crépusculaires d'une mélancolique fin d'automne, ou, sous les primes attiédies d'avril, les parfums des grands bois.

3° L'odeur, affinée et délicate, comme de vanille subtilisée, — suaves senteurs de la vierge aux commençantes palpitations de son intimité charnelle émue.

4° L'articulation, douce, tendre, terminée par une quasi muette expiration signifiant palpitation ou presque ressaisi aveu, ravie adoration ; — ou forte, rude, avec finale râlante, exprimant la souffrance et réveillant la perturbation anhélante du pneumo-gastrique.

5» Les acceptions immédiates» : Prière, — Admiration, — Rêve, — Ivresse, — Elan, — Indifférence, — Doute, — Horripilation, — Souffrance, — Mépris, — Colère, — Reproche, — Horreur, — avec toutes leurs nuances.

6° Les acceptions homonymiques : Eaux, — Haut, — Os ; d'où envolement vers les cimes, les mers, les fortunes, — retour à l'origine squelettique des organismes.

7° Le sens hermétique ou symbolique ancien : « Ho.. », cryptogramme de l'homuncule ou microcosme — aperçu des mystères alchimiques et biologiques.

8° Le sens symbolique actuel ; « O», Ligne de Batignolles-Clichy-Odéon, lanternes rouges, idée apocalyptique de l'œil monstrueux des civilisations.

9° La notation chimique correspondante : «O », Oxygène, principe inéluctable de la vie organisée.

10° La notation algébrique "0", zéro, symbole du néant, simple neutralisation de l'Universel, qui y subsiste à l'état d'impérissable germe.

11° Toutes les notions inverses et anti-typiques qui se dégagent, par voie de contraste, des précédentes.

Si l'on analyse, disons-nous, l'ensemble des impressions virtuellement contenues dans le monosyllabe communicateur; — si l'on songe que de cette articulation naissent invinciblement, par un merveilleux procédé, par un mécanisme d'une admirable simplicité, des images, des sensations, des conceptions infiniment variées, d'une poésie tour à tour hiératique, macabre, tendre, voluptueuse, gourmande, hilare ou philosophique, d'une réalité d'autant plus intense que le sujet les a lui-même crées, sous l'effort d'assimilation terminologique ; — si l'on se rend compte qu'un mot suffit pour vous faire errer à travers les splendeurs d'un visible univers [...], on est contraint de proclamer qu'on se trouve ici en présence de la plus haute expression de la Poésie [...], qu'elle réalise enfin la condensation géniale et radieuse de l'UNIVERSEL.

Pour paraître prochainement, — Léon Vanier, éditeur :

Ah ! (Les ravissements), un vol. in-32 avec planches.
Eh ! (Les indignations), d° d°
Hi ! (Les Gaités), d° d°
Hue ! (Les Chevauchées) d° d°


Les italiques du texte ont été remplacés par des caractères gras.
(Texte publié aujourd'hui dans l'anthologie Poètes du chat Noir)

Image : Steinlen - Affiche Chat noir

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