Pierrots I , Jule Laforgue

Ce poème là, je l'ai découvert au lycée, grâce à ma prof de latin. La sonnerie était passée, les affaires de cours avaient déjà disparu au fond du sac, mais en partant, on ne peut s'empêcher de demander ce que contenaient les pochettes de cours sur le bureau. Elle nous a répondu que c'était un groupement de texte pour ses secondes, autour du thème du clown et du Pierrot. Intriguée, car c'est un thème que j'aime, j'ai lu. Il y avait celui de Verlaine, un ou deux autres et ... Celui-là. Je l'ai perdu finalement, oublié le nom de l'auteur, pressée de partir. C'est Internet qui m'a aidée à le retrouver. C'est donc le poème du mois d'Août, en ces grisailles quotidiennes, que j'offre aujourd'hui.

Pierrots, I

C'est, sur un cou qui, raide, émerge
D'une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d'hydrocéphale asperge.

Les yeux sont noyés de l'opium
De l'indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.

Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.

Campant leur cône enfariné
Sur le noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d'oie
Et froncent en trèfle leur nez.

Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
À leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.

Ils vont, se sustentant d'azur !
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d'oeufs durs.

Ils sont de la secte du Blême,
Ils n'ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent : " Tout est pour le mieux,
" Dans la meilleur' des mi-carême !



Image : Emil Jannings dans L'ange Bleu
Musique : Cinema Strange - Catacomb Kittens

Résumé : Le récit est celui d'une jeune femme, gouvernante de deux orphelins, beaux, sages et adorables. Secrètement amoureuse de son employeur - l'oncle des enfants - , elle lui a promis de ne jamais l'impliquer dans l'éducation des deux petits. Elle part donc pour une grande et vieille maison de campagne, qui se révélera hantée par deux fantômes malveillants, les spectres d'anciens domestiques, sombres, antipathiques et semblant vouloir s'en prendre aux enfants.



Le tour d'écrou est un conte macabre magistralement mené, à l'écriture agréable et détaillée. James parvient sans peine à distiller la peur, subtilement, et finit par disparaître à la fin de l'histoire, en laissant toutes les clés à un lecteur empli de doute. Il s'agit d'un récit ambigu, et l'on ne saura finalement jamais s'il y a bien eu des revenants, ou si tout n'a été que le fruit de l'imagination morbide de la gouvernante. Sans cesse, à la lecture, on oscille entre l'une et l'autre option ; on se prend à soupçonner la trop grande perfection des enfants qui nous apparaissent diaboliques au détour d'une phrase avant de nous reconquérir d'un sourire angélique. On prend parfois ses distances face à l'hystérie et la paranoïa de la gouvernante, avant de frissonner à cause d'une ombre entrevue par la fenêtre. Je me suis laissée prendre au jeu alors que je lisais en pleine nuit, enveloppée des brumes du silence, et complètement absorbée par ce conte terrible. Ce livre m'a rappelé finalement un film que j'avais vu il y a quelques années, Les autres. J'ai cru lire qu’il s'était un peu inspiré de cette histoire. On retrouve cette ambiguïté dévorante, ce sentiment de solitude de la protagoniste face à des phénomènes qui la dépassent et à l'incompréhension des autres personnages. En revanche, la chute est très différente car le film révèle le surnaturel - un surnaturel inattendu, mais il est bien là. Le livre, lui, nous jette cette fin brutale, et nous laisse avec des interrogations et des angoisses plein la tête. C'est un véritable jeu de lumières et d'illusions que cette nouvelle étrange et dérangeante, où les scènes ensoleillées de campagne dissimulent des pendants bien plus sombres et fantasmagoriques.


"Il y a des obscurités accidentelles qu'il faut dissiper [...] Mais il est aussi une obscurité essentielle qui appartient à l'oeuvre en tant que telle. Et celle-là, loin d'être supprimée, doit être goûtée dans son charme trouble. On n'éclaire pas le clair-obscur, ce qui reviendrait à le dissiper, on doit se contenter d'en jouir. L'ambiguïté se joue, dans le Tour d'Ecrou, entre la réalité et l'illusion du surnaturel."
Extrait de Louis Vax, Art et littérature fantastiques.



Musique : Opeth - To Rid The Disease
Image : Travis Smith - Opeth's Artwork

[Le poème du mois]


Pour éviter à ce blog de s'assoupir trop longuement à l'avenir, je me propose d'y déposer un poème différent chaque mois. Ce blog se transformera à l'occasion en écrin-souvenir où je pourrais évoquer une poésie qui compte pour moi. Cela ne m'empêchera pas de continuer mes billets sporadiques à propos de mes lectures ni de parler poésie dans d'autres occasions (découverte d'un recueil, d'un auteur, etc.) Ici, c'est le poème dans son unité, détaché des exposés savants et dans sa plus grande liberté que j'ai envie d'exposer.

A présent, je vais fouiller dans mes cartons, dans mes recueils et - surtout !- dans mes souvenirs, pour vous proposer d'ici peu le poème du mois d'août. A bientôt =)



Musique : Blackfield - 1,000 people
Image :
Museless Shinigami


Résumé pioché sur Internet, juste-comme-ça : Jeanne, dix ans, voyage beaucoup avec son frère aîné Thomas, quatorze ans. Leurs parents, divorcés, vivent chacun d'un côté de l'Atlantique. Un jour qu'ils se rendent en Amérique, le frère et la sœur sont pris dans une tempête inouïe ; leur bateau fait naufrage. Seuls rescapés, Jeanne et Thomas échouent miraculeusement sur une île inconnue. C'est alors qu'ils réalisent qu'ils sont devenus muets, privés de mots : ils ne peuvent plus parler ! Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète et charmeur, ils vont découvrir un territoire magique, où les mots sont des êtres vivants, où ils ont leur ville, leurs maisons, leur mairie et leur… hôpital ! Une promenade à laquelle Jeanne vous convie.

Un petit livre très rapide à lire, tellement que je reste sur ma faim. C'est un petit roman à parfum d'envol, ou devrais-je dire, de survol. Un joli conte certes, qui fait passer un peu l'amour des mots, des locutions rares et oubliées, tout en critiquant l'enseignement du français aujourd'hui, abstrait, incompréhensible et -surtout- froid. Le message véhiculé par ce livre me touche, et me donne envie, comme la Nommeuse, de feuilleter le dictionnaire en prononçant les mots tout haut. L'écriture est simple, épurée, parfois familière. Ça doit être ça, le style me semble un peu poussif, et finalement beaucoup de phrases prometteuses ne me plaisent pas. Je les trouve souvent un peu bancales, maladroites, tristes dans leurs habits de fête. Il me manque quelque chose. À la suite de cette lecture, j'ai pourtant lu les deux autres livres traitant de ce thème : Les chevaliers du subjonctif et La révolte des accents. Au final, je n’adhère pas vraiment parce que j'y pioche la beauté du message sans pour autant vibrer comme j'aurais pu le faire en entendant cette célébration des mots et de la langue. Pour cette ode au français, j'aurais aimé davantage de jeu, davantage d'amour et d’émotion.



Musique : Porcupine Tree - Blackest Eyes

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