Il est assez difficile d'écrire une note sur ce texte, car je ne sais pas encore exactement ce que j'en pense et j'aimerais creuser davantage dans ce sens. Ce fut en effet une lecture assez déstabilisante, assez inhabituelle, même si j'avais déjà inauguré ce type de littérature avec
Huysmans et
Jean Lorrain. Cette note sera donc assez brève.
Le roman
Les Hors Nature nous compte l'histoire de deux frères, Reutler et Paul-Eric de Fertzen ; l'ainé, grand et digne, en quête d'absolu, né en Allemagne et le cadet, effeminé, sensible, débauché, né en France. A priori, tout oppose ces deux personnages, et le roman n'est qu'un va-et-vient entre affrontements et réconciliations, complicité et incompréhension. La relation qui unit les de Fertzen est riche, elle oscille entre répulsion et attirance. Amours incestueuses, représentation allégorique des relations entre la France et l'Allemagne, le livre ne tranche pas, et on se retrouve emprisonné un peu malgré soi dans ce réseau complexe de sens, et entraîné dans notre élan jusqu'au drame final. Une fin tragique sous forme d'apothéose, mise en scène comme un final de ballet à grand spectacle.
C'est une œuvre assez curieuse, avec des personnages tout à fait décalés, aussi maladroits et impuissants que destructeurs. Chaque ligne fait l'apologie de l'artifice et tourne le dos à la nature, avant de tourner le dos au monde. Plus l'intrigue avance, plus les deux frères s'enferment dans leur bulle sans air, négligeant les domestiques qui commencent à murmurer, faisant fi des scandales, oubliant tout. L'émotion elle-même se joue, et on en vient à douter de sa sincérité : déclamation oratoire devant un miroir ou confidence amoureuse ? Les de Fertzen se tournent autour, se dissimulent, se révèlent, se battent, se tuent ... Et nous, spectateur impuissant, nous sommes condamnés à les regarder se détruire l'un l'autre sans toujours comprendre tout de suite ...
C'est un peu comme une longue descente aux enfers, émaillée de scène étranges et marquantes : la longue
nekuia dans les tréfonds d'un Opéra, dans une ambiance fantasmagorique ; le carnaval à l'Opéra où le cadet de Fertzen apparaît travesti en princesse byzantine ; l'incendie du château en campagne ... Visions surnaturelles, plus ou moins artificielles, plus ou moins rêvées confèrent à l'œuvre une atmosphère étrange et assez malsaine, où, extérieur et décontenancé, on suit le parcours de ces deux fantoches que sont Paul-Eric et Reutler de Fertzen.
Je terminerai cette courte note en citant un passage, parmi ceux qui m'ont le plus marquée et qui décrit le grand incendie final dans le château des deux frères. Par une étonnante évocation, très visuelle, Rachilde y organise un ballet étrange de fantômes et d'objets à l'agonie :
" Des averses rouges tourbillonnaient du haut des plafonds où les caissons et les rosaces s'agitaient, doués d'une existence fantastique. Tout avait des gestes. Les meubles, d'or et de vermeil, sautaient en une danse bizarre, dérangés par des bras puissants. La verrière, au ton d'ambre, se craquelait, fondai, ondulait comme un rideau, et les cigognes, planant en son centre, s'enlevaient blanches, en poussant les cris véritables du cristal se brisant. Des tapis jaillissaient des spires de fumée rose et le grand carré de Smyrne, groseille et bleu, bouillonnait comme du sang frais, lançant des bulles, lesquelles crevaient, puant la laine de bête qui roussit sous la marque du fer. Les petits meubles de laque pleuraient leurs étagères à grosses gouttes noires, épaisses, gluantes, affreuses comme des larmes de bitume. Et des tentures, des soieries, de moelleux velours pâles devaient couleur de soufre. Des statuettes, aux visages livides d'effroi, se levaient toutes seules, d'horreur, et tombaient en avant, la tête auréolée. Dans la salle à manger, un dressoir plein d'argenterie réverbérait les étincelles comme un immense bouclier s'écaillant de précieux métal, et, des panoplies, se détachaient des armes flamboyantes, brandies, sous la fumée sombre, par d'invisibles poignes."
Musique : C. Willem - Jacques a dit
Images : Gustave Moreau - Phaéton
Glass-door Vision by LittleSilverBones